Gestion des émotions

Gestion des émotions

Un module technique construit autour d’un seul mot : l’homĂ©ostasie. Il explique pourquoi un chien surrĂ©agit, comment ce seuil se met en place avant quatre mois, et surtout comment il Ă©vite de poser le mauvais diagnostic sur les cas les plus frĂ©quents que vous rencontrerez, Ă  commencer par l’agressivitĂ© en laisse.

L’homĂ©ostasie, en clair

C’est la capacitĂ© de l’organisme Ă  maintenir une stabilitĂ© relative en milieu interne malgrĂ© les changements constants de l’environnement.

Traduction. Un chien correctement socialisĂ©, habituĂ© au bruit des motos, ne rĂ©agit pas : son systĂšme Ă©motionnel n’envoie aucun message d’alerte Ă  l’organisme, et il reste stable. Un chien qui n’y a jamais Ă©tĂ© habituĂ© voit son organisme surrĂ©agir, envoyer des messages de peur, monter en rythme cardiaque et en intensitĂ©. C’est lĂ  que naissent les troubles du comportement.

Deux mĂ©canismes la rĂ©gulent : l’assimilation, modification du milieu par l’individu pour s’y adapter, et l’accommodation, modification de l’individu pour s’adapter au milieu.

Ce qui nous intĂ©resse est la consĂ©quence : le chien est capable d’adapter sa rĂ©ponse et, surtout, de revenir sur une mauvaise rĂ©ponse. Sans cette capacitĂ©, aucune rééducation ne serait possible, ni sur un chien phobique, ni sur un chien qui a peur d’une tapette Ă  mouches ou d’une bouteille d’eau. Le passage de la vie sauvage Ă  la vie domestique a d’ailleurs demandĂ© au chien des mĂ©canismes d’adaptation remarquables, et ce sont eux qui travaillent pour vous.

Ce qui dĂ©termine le niveau d’homĂ©ostasie : les expĂ©riences vĂ©cues et la qualitĂ© de l’éducation prodiguĂ©e par la mĂšre, d’oĂč l’importance du choix de l’élevage.

L’homĂ©ostasie sensorielle et l’intensitĂ© d’évocation

L’homĂ©ostasie sensorielle dĂ©finit l’état d’équilibre entre l’individu et son environnement, acquis pendant le dĂ©veloppement comportemental, en gĂ©nĂ©ral entre 0 et 3 mois et demi ou 4 mois, la pĂ©riode d’imprĂ©gnation.

L’état rĂ©actionnel est la rĂ©sultante, Ă  l’instant T, de toutes les stimulations reçues : perturbations externes captĂ©es par les sens et le cerveau, perturbations internes d’origine mĂ©tabolique, neurophysiologique, endocrinienne et Ă©motionnelle. La probabilitĂ© de dĂ©clenchement d’une sĂ©quence comportementale dĂ©pend de la rĂ©activitĂ© de l’individu, et un mĂȘme stimulus n’a pas la mĂȘme intensitĂ© d’évocation selon l’état de motivation.

L’exemple qui rend tout concret est le rappel. À la maison, en milieu hypostimulant, le chien obĂ©it trĂšs souvent. AppelĂ© pendant qu’il joue avec un autre chien, il revient beaucoup moins bien : dans ce contexte, le jeu a une intensitĂ© d’évocation supĂ©rieure.

Or cela se travaille en amont. Un chien pour qui les congĂ©nĂšres sont une chose banale et normale maintient un Ă©tat Ă©motionnel stable et revient. Un chien qui ne voit d’autres chiens qu’à toutes les pleines lunes leur donne une valeur incomparablement supĂ©rieure Ă  votre rappel quotidien.

Socialiser sans faire exploser le seuil

C’est le point pratique le plus utile de ce module. L’éducation canine, c’est 99 % de plaisir et 1 % d’obligation. Quand la gestion Ă©motionnelle est mauvaise, Ă  cause d’une socialisation faite n’importe comment, de mauvaises rencontres ou d’une Ă©cole du chiot mal conduite, on bascule vers 50-50, et la balance peut alors partir du mauvais cĂŽtĂ©.

L’erreur classique : le nouveau propriĂ©taire emmĂšne son chiot au marchĂ©, cinq cents personnes sur un tout petit espace. Cela ne le socialise pas, cela lui apprend que la charge Ă©motionnelle est trop forte pour lui. L’organisme surrĂ©agit parce qu’on passe de presque rien, Ă  l’élevage, Ă  beaucoup trop.

La bonne mĂ©thode est graduelle : se placer sur le trottoir d’en face, laisser voir le monde sans s’en approcher, puis grappiller un peu de terrain deux ou trois jours plus tard. MĂȘme prudence avec les congĂ©nĂšres : on ne lance pas un chiot au milieu de vingt, trente ou quarante chiens, surtout si le groupe est mal constituĂ©. D’oĂč l’intĂ©rĂȘt d’une Ă©cole du chiot oĂč il y a des adultes.

Consignes antagonistes et comportements conflictuels

Le comportement est gouvernĂ© par des consignes qui s’expriment selon le contexte : la faim provoque la recherche de nourriture et la prĂ©dation.

Parfois deux consignes antagonistes s’affrontent. Certaines proies chassĂ©es s’immobilisent et simulent la mort ; le prĂ©dateur, dont la chasse est stimulĂ©e par la course saccadĂ©e de la proie, ne sait plus quoi faire, et soit s’éloigne, soit se laisse distraire assez pour que la proie s’échappe.

Deux consignes incompatibles font apparaĂźtre une troisiĂšme rĂ©ponse, complĂštement inadaptĂ©e : c’est le comportement conflictuel. On le retrouve dans les activitĂ©s substitutives des troubles anxieux, lĂ©chage, boulimie, potomanie (ingestion de grandes quantitĂ©s de liquide), qui apaisent l’animal.

Là se trouve le principe du contre-conditionnement : quand la gestion émotionnelle dérape, un objet de dérivation peut relancer le chien dans une autre direction et créer une troisiÚme séquence.

Le seuil de rĂ©activitĂ© et ce qui l’installe

Le seuil de réactivité du chiot se met en place avant quatre mois, et lui servira de référence pour toute la vie. De 3 semaines à 3 mois, période de socialisation, le chiot acquiert quatre éléments : les autocontrÎles, la communication, la hiérarchisation et le détachement.

Les autocontrĂŽles s’acquiĂšrent grĂące Ă  la mĂšre : le chiot Ă©value s’il peut passer Ă  l’acte ou s’il doit s’arrĂȘter, et c’est ainsi qu’il acquiert notamment l’inhibition de la morsure. Ils rĂ©gulent aussi l’homĂ©ostasie sensorielle : un chiot bien rĂ©gulĂ© filtre, Ă©value, et ne rĂ©agit qu’au-delĂ  d’une certaine intensitĂ©. L’objectif est que ce seuil soit le plus haut possible.

Le repĂšre de lecture : un chien avec une bonne homĂ©ostasie sensorielle sursaute puis regagne trĂšs vite son Ă©quilibre. Un animal phobique cherche Ă  fuir et met bien plus longtemps. On parle de comportement pathologique quand le chien reste bloquĂ© : quoi qu’on fasse, il ne retrouve pas son Ă©quilibre et reste stressĂ© plusieurs minutes ou plusieurs heures aprĂšs la disparition du dĂ©clencheur.

On parle enfin de syndrome de privation sensorielle quand le chien est incapable de gĂ©rer correctement les informations sensorielles, faute de stimulations suffisantes pendant son dĂ©veloppement : n’ayant pas appris Ă  connaĂźtre son environnement, il devient incapable de s’y adapter.

Ne pas se tromper de diagnostic

Le cas de rĂ©fĂ©rence est celui d’une chienne amĂ©rican staff extrĂȘmement dĂ©monstrative en laisse quand elle ne peut pas aller au contact. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des observateurs concluent Ă  une rĂ©activitĂ© congĂ©nĂšre. C’est faux. Elle veut le contact, elle ne peut pas l’avoir parce qu’elle est tenue, son taux d’homĂ©ostasie explose, son organisme ne produit plus de rĂ©ponse correcte et elle perd ses moyens. Elle pourrait mĂȘme attraper une main qui approche, pour Ă©vacuer la pression, sans ĂȘtre le moins du monde rĂ©active aux congĂ©nĂšres.

La question Ă  poser devant un chien qui disjoncte en laisse est donc toujours : pourquoi disjoncte-t-il ? A-t-il un vrai problĂšme avec ses congĂ©nĂšres, ou en a-t-il si peu vu, et pris tellement d’à-coups sur la laisse Ă  chaque apparition, qu’il pĂšte les plombs Ă  la vue d’un chien ? Dans le second cas, le traiter comme un rĂ©actif congĂ©nĂšre revient Ă  dĂ©truire le travail.

Quelques symptĂŽmes Ă  relire comme de l’homĂ©ostasie

Le chien qui se gratte. Causes mĂ©dicales d’abord : douleur, corps Ă©tranger, parasites, allergie, problĂšme de peau. Causes comportementales ensuite : Ă©vacuer un stress, exprimer une incomprĂ©hension. Le chien qui ne comprend pas ce qu’on lui demande perd le fil, et il se gratte. Quand la situation devient trop anxiogĂšne, il cherche Ă  faire dĂ©river l’anxiĂ©tĂ©, d’oĂč l’intĂ©rĂȘt des objets et activitĂ©s de dĂ©rivation : le sport, un boudin Ă  mordre, une porte de sortie.

Le chien qui claque des dents. Excitation ou peur, et par ailleurs le froid et les phĂ©romones. Dans tous les cas, c’est l’organisme qui envoie un message.

Les crises de folie. Évacuation de stress, ennui, trop-plein d’énergie. Le chien se met au sport tout seul, et c’est bien lĂ  le problĂšme.

L’agressivitĂ© redirigĂ©e. Le cas le plus dĂ©licat, et l’un des plus frĂ©quents. Beaucoup de gens sont mordus chaque annĂ©e par leur propre chien et concluent qu’il a mordu. Il a mordu, oui, mais sans intention de mordre : il avait besoin d’évacuer un trop-plein aprĂšs avoir perdu le fil. Le test mental est parlant : placez un tabouret ou un pot de fleurs Ă  cĂŽtĂ© de la tĂȘte du chien qui disjoncte, c’est le pot de fleurs qu’il aurait attrapĂ©.

L’agressivitĂ© en laisse. De plus en plus frĂ©quente, et souvent fabriquĂ©e. À chaque chien qui apparaĂźt au loin, le maĂźtre rattache. Le chien associe : ĂȘtre rattachĂ© signifie qu’un chien arrive ; comme ĂȘtre rattachĂ© est une mauvaise nouvelle, c’est la faute du chien qui arrive ; donc la prochaine fois, il faut le dĂ©gommer au plus vite.

C’est toujours la mĂȘme mĂ©canique. Comprendre cette partie vous rend plus fin dans l’analyse, et vous Ă©vite les gros piĂšges, Ă  commencer par une agressivitĂ© en laisse trĂšs mal travaillĂ©e parce que le diagnostic a Ă©tĂ© mal posĂ©.