Hiérarchie

Hiérarchie

Ce module pose le socle de toute la formation : ce qu’est rĂ©ellement l’organisation sociale du chien, pourquoi le mot “hiĂ©rarchie” fait polĂ©mique, et comment s’en servir sans tomber ni dans l’archaĂŻsme ni dans le dĂ©ni. Il se termine sur les prĂ©rogatives concrĂštes (repas, espaces, contacts) et sur les agressions qui apparaissent quand ces repĂšres manquent.

Comprendre l’organisation sociale

Les fondements de la hiérarchie chez le chien

La meute s’organise en cercles concentriques. Au centre, le mĂąle dominant entourĂ© de quelques femelles elles aussi dominantes ; autour, d’autres mĂąles et femelles ; en pĂ©riphĂ©rie, les jeunes adultes, les vieux, les malades et ceux qui tentent d’intĂ©grer le groupe. Les chiots impubĂšres circulent librement d’un cercle Ă  l’autre.

Deux nuances Ă  garder en tĂȘte. D’abord, la domestication et l’élevage ont Ă©moussĂ© ces schĂ©mas chez certains individus : ils restent prĂ©sents et exploitables, mais plus ou moins marquĂ©s selon les chiens. Ensuite, l’intĂ©rĂȘt premier de cette organisation n’est pas la domination, c’est la paix. Quand chaque chien sait oĂč est sa place, il n’y a plus de bagarre. Dans la nature, se battre c’est risquer une blessure, et une blessure c’est souvent la mort. La piloĂ©rection, comme le jabot du lion, sert prĂ©cisĂ©ment Ă  Ă©viter le contact physique en paraissant impressionnant.

Hiérarchie et domination

Le statut de dominant est fluctuant. Un chien dominant dans une situation peut ĂȘtre dominĂ© dans une autre : c’est une question de contexte, d’environnement, de rencontre. Ne soyez jamais rigide sur ces Ă©tiquettes.

Un chien dominant bĂ©nĂ©ficie de prĂ©rogatives : l’organisation des repas, la gestion de l’espace, la gestion des contacts (sexualitĂ© incluse). Il n’a en gĂ©nĂ©ral pas besoin de se battre pour les dĂ©fendre : une posture, un regard sur la ligne du dos, un grognement sourd suffisent.

Chez vos clients, le chien perçoit la famille comme sa meute et y cherche sa place selon les prĂ©rogatives qu’il obtient ou non. Être “au-dessus” du chien n’a rien Ă  voir avec la flatterie d’un ego : c’est prendre les dĂ©cisions Ă  sa place, parce qu’il ne veut pas les prendre. Le chien qui prend le relais ne cherche pas Ă  dominer le monde ; il comble un vide qu’on lui a laissĂ©, avec ses propres moyens, son tempĂ©rament et son niveau de socialisation. C’est de lĂ  que viennent les dĂ©rives.

La controverse David Mech, remise Ă  sa place

Une premiĂšre Ă©tude portait sur des loups en captivitĂ©, meutes reconstituĂ©es avec des individus venus d’horizons diffĂ©rents, sans lien de parentĂ© : beaucoup de conflits, une structure alpha trĂšs nette. Des annĂ©es plus tard, l’observation d’une meute sauvage, c’est-Ă -dire une structure familiale (les parents et leur descendance), a montrĂ© presque aucun conflit.

Ce sont deux contextes diffĂ©rents, pas une rĂ©futation. Une Ă©tude analyse un moment prĂ©cis dans un environnement prĂ©cis ; c’est ensuite au terrain de vĂ©rifier ce qui se transpose. Sur le rang au repas, l’ordre observĂ© (chiots, puis la femelle, puis le mĂąle) n’invalide rien : c’est un calcul stratĂ©gique, une meute nombreuse et forte Ă©tant moins vulnĂ©rable.

Et pour le chien de famille, la remarque dĂ©cisive est celle-ci : toutes les rencontres qu’il fait dehors sont non familiales. Il reconstitue une meute nouvelle Ă  chaque balade. On est donc toujours, dans ce cas, dans la configuration de la premiĂšre Ă©tude.

Relations inter-spécifiques et intra-spécifiques

L’objection classique : chien et humain n’étant pas de la mĂȘme espĂšce, aucune relation hiĂ©rarchique ne serait possible. L’argument ne tient pas debout. Si l’on admet qu’un humain peut apprendre Ă  un chien des mots, des attitudes, les autocontrĂŽles, on admet qu’il y a transmission ; on ne peut pas ensuite dĂ©crĂ©ter que ce canal s’arrĂȘte pile aux repĂšres sociaux.

La difficultĂ© rĂ©elle est celle du langage, pas de la possibilitĂ©. Elle ressemble Ă  celle qui existe entre un chien et un chat : le chat qui bat de la queue exprime l’agacement, quand le mĂȘme signal chez le chien exprime souvent le contentement. Il faut donc faire l’effort de finesse, puisque c’est nous qui voulons communiquer.

Retenez aussi la double structure : une organisation entre les chiens, et une autre entre les chiens et vous. Un chien leader avec ses congĂ©nĂšres peut parfaitement rester leader dans ce registre, tant qu’un humain reste au-dessus pour dire quand la rĂ©crĂ©ation s’arrĂȘte.

Suiveurs, neutres, leaders

Trois profils, trĂšs grossiĂšrement. Le suiveur ne veut pas de responsabilitĂ©s et se laisse guider : le mettre de force en position de leader “pour le rendre heureux” est une erreur classique et coĂ»teuse. À l’inverse, mettre un leader en position de suiveur le pousse Ă  se battre pour rĂ©cupĂ©rer sa place.

Le mot “suiveur” gĂȘne dans le monde des humains ; il ne gĂȘne pas le chien. Prenez du recul sur ces expressions et travaillez avec le tempĂ©rament rĂ©el de l’individu que vous avez devant vous.

Les prérogatives, en pratique

L’organisation des repas

La version stĂ©rĂ©otypĂ©e (le dominant mange le premier, lentement, sous le regard des autres) est en partie vraie et en partie fausse. Ce qui compte chez un particulier : le chien ne doit pas ĂȘtre en position de quĂ©mander. Il peut se coucher Ă  deux ou trois mĂštres et attendre, sans aboyer, sans coup de patte.

Deux organisations acceptables : soit les propriĂ©taires mangent en premier et c’est eux qui, Ă©ventuellement, offrent un morceau en fin de repas (une offrande, pas une rĂ©ponse Ă  une demande) ; soit le chien mange bien avant, Ă  distance du repas humain.

Deux mises en garde. On ne reste pas Ă  cĂŽtĂ© d’un chien qui chipote pour l’encourager, et on ne lui donne pas les morceaux Ă  la main : c’est reconstituer la cour autour du dominant. Et surtout, on ne l’admire pas manger : le regard attendri qui accompagne le repas dĂ©rĂšgle bien plus que l’ordre de passage.

Le dosage est votre vrai travail. Ni trop strict, ni trop laxiste : le chien parfaitement structurĂ© Ă  qui son humain a fait prendre l’habitude d’un morceau de table n’est pas un chien mal placĂ©, c’est un chien Ă  qui son leader a validĂ© une habitude.

La gestion des espaces

Le dominant contrĂŽle l’espace : il se couche lĂ  d’oĂč il surveille, il n’admet pas les dĂ©parts, il contrĂŽle les arrivĂ©es. ConcrĂštement, un chien trĂšs haut placĂ© peut dĂ©truire spĂ©cifiquement les affaires de son maĂźtre pendant son absence : le message est net, “je ne t’ai pas autorisĂ© Ă  partir”. Toutes les destructions ne relĂšvent pas de ça, mais certaines oui.

MĂȘme logique pour les aboiements furieux, les destructions centrĂ©es sur les issues et la malpropretĂ© en cas de solitude, ou pour la mission auto-attribuĂ©e de repousser tout ce qui sonne, entre dans le jardin, voire passe dans la rue.

Les lieux de couchage

Contrairement Ă  l’idĂ©e reçue, le chien qui dort sur le lit n’est pas forcĂ©ment le plus dominant : selon la disposition des lieux, ce n’est mĂȘme pas le meilleur poste d’observation. Les couchages en hauteur ont une valeur, mais le signal le plus parlant est ailleurs.

Le vrai marqueur, c’est le chien qui se couche en travers des passages : milieu de couloir, devant la porte d’entrĂ©e, en travers de la porte de la chambre la nuit, obligeant tout le monde Ă  l’enjamber. Beaucoup de chiens le font sans intention particuliĂšre, d’oĂč l’intĂ©rĂȘt d’apprendre tĂŽt le “au panier”.

La consigne pratique : n’enjambez quasiment jamais un chien. Envoyez-le au panier, couchĂ©, et la vie reprend. Sans conflit et sans en faire un Ă©vĂ©nement, vous reprenez la main sur la dĂ©cision.

La gestion des contacts

Version classique : le dominant peut prendre contact avec qui il veut, les autres ne peuvent l’aborder qu’en attitude de soumission, et il gĂšre aussi les contacts des autres membres. C’est juste, mais schĂ©matique. Un mĂąle alpha laisse trĂšs bien les autres chiens jouer entre eux ; ce qu’il dĂ©cide, c’est le moment oĂč la rĂ©crĂ©ation s’arrĂȘte.

On parle de sociopathie quand les relations dans le groupe humain-chien sont altĂ©rĂ©es de façon pathologique par une perte de repĂšres. Un chien installĂ© depuis longtemps dans des prĂ©rogatives Ă©tendues s’y accroche comme Ă  des avantages acquis, et toute remise en cause peut dĂ©clencher de l’agressivitĂ©. D’oĂč l’importance de ne pas installer ces acquis dĂšs le chiot.

Agressivité et conduites

Les différents types de conduite

L’agression est un comportement adaptatif ; l’agressivitĂ© est la propension Ă  le manifester. Selon les caractĂ©ristiques individuelles, la gĂ©nĂ©tique, la motivation et la situation, le seuil de dĂ©clenchement varie Ă©normĂ©ment : un chien dĂ©fendra un bĂąton Ă  trois mĂštres, un autre Ă  vingt centimĂštres, un autre ne dĂ©fendra rien. Certains dĂ©fendent l’eau, d’autres la nourriture.

C’est pourquoi chaque rencontre est un recommencement : les chiens doivent rĂ©apprendre les limites de l’autre, ce qui explique une partie des conflits ordinaires.

Les grandes familles Ă  connaĂźtre : territoriale (le chien dĂ©cide seul qui entre), hiĂ©rarchique (atteinte Ă  une prĂ©rogative, Ă  son couchage, Ă  sa gamelle, ou contact entre membres de la famille qu’il n’autorise pas), par irritation (manipulation, brossage, caresse au mauvais moment), auxquelles s’ajoutent autoprotection, protection de ressources, prĂ©dation, peur.

Attention aux raccourcis : regarder les oreilles d’un chien et se faire mordre relĂšve de l’irritation s’il n’a pas mal, et de la douleur s’il a une otite. MĂȘme geste, deux causes, deux rĂ©ponses.

Pour la protection de ressources, le message Ă  installer tient en une phrase : rien n’est Ă  lui, mais tout peut lui ĂȘtre donnĂ©. Le chien qui protĂšge a compris que ça marchait ; on lui montre que ses rĂ©actions ne servent Ă  rien, et qu’en revanche le calme fait revenir l’objet.

Agressivité passive et agressivité active

L’agressivitĂ© active, c’est le chien qui fait la dĂ©marche de venir au contact pour mordre. L’agressivitĂ© passive, c’est le chien qui voudrait fuir, n’a pas de solution, et mord de façon incontrĂŽlĂ©e.

La morsure elle-mĂȘme se lit : unique et peu vulnĂ©rante chez un chien sĂ»r de sa position, c’est un rappel Ă  l’ordre ; multiple et incontrĂŽlĂ©e chez un chien craintif ou mal assurĂ©. Votre rĂŽle est de distinguer les phases de remise en place normales, auxquelles il ne faut surtout pas toucher, de ce qui va trop loin et relĂšve d’un trouble Ă  traiter. Sachez enfin qu’un chien qui n’a pas fini un conflit le finira deux fois plus vite la fois suivante.

Ne généralisez jamais

Environ un tiers des chiens n’a rien Ă  faire de tout cela : dormir en hauteur, en bas ou sur un passage ne signifie rien pour eux. Ce n’est pas une question de race, et au sein d’une mĂȘme race les individus varient. Avec ces chiens-lĂ , Ă©duquez Ă©videmment, travaillez l’obĂ©issance et les rĂšgles de base, mais gardez un cadre souple : imposer le rĂšglement intĂ©rieur complet crĂ©erait un conflit gratuit qui abĂźmerait la relation, celle du maĂźtre comme la vĂŽtre.

À l’autre bout, les 15 à 20 % de chiens trùs attentifs à tout ce qui se passe ont besoin, eux, d’un cadre trùs net.

Le mot de la fin est donc adaptabilité. Plus vous avez de connaissances, plus votre jugement est juste, et plus vous appliquez la bonne méthode au bon chien et au bon maßtre.