Passage en revue des huit grandes formes que prennent les symptĂŽmes dâagressivitĂ© chez le chien. Pour chacune : ce quâelle est rĂ©ellement, ce quâelle nâest pas, et la direction de travail. Une bonne part des techniques dĂ©taillĂ©es relĂšve de la pratique ; lâobjectif ici est que vous reconnaissiez le mĂ©canisme et que vous ne posiez pas le mauvais diagnostic.
Agressivité hiérarchique
Elle vient du fait que le chien ne connaĂźt pas sa place dans son foyer : il pense avoir des prĂ©rogatives quâil nâa pas. Typiquement, il vous signifie que vous nâĂȘtes pas en droit de lui demander ce que vous lui demandez.
Le cas dâĂ©cole est le chien qui refuse de descendre du canapĂ©, et deux Ă©coles sâaffrontent dessus. La premiĂšre dit quâil nây a rien de hiĂ©rarchique, seulement un chien confortablement installĂ© Ă qui lâon nâa pas appris le mot âdescendsâ. La seconde y voit une protection de ressources, la ressource Ă©tant le canapĂ©.
Deux remarques. La protection de ressources est parfois liĂ©e Ă un problĂšme hiĂ©rarchique, et ce cas en est un bon exemple. Et surtout, apprendre Ă un chien Ă descendre ne rĂ©fute pas la hiĂ©rarchie : si vous dites âdescendsâ et quâil sâexĂ©cute, câest quâil exĂ©cute un ordre donnĂ© par quelquâun placĂ© au-dessus de lui.
Pour rĂ©gler, il faut faire redescendre le chien, et cela passe par des rĂšgles claires, ce qui nâest pas la mĂȘme chose que strictes. Le degrĂ© de strictitude relĂšve de votre organisation ; la clartĂ©, elle, nâest pas nĂ©gociable. Si câest oui le lundi, câest oui le mardi. Quand vous validez une action, vous la validez : revenir dessus, câest retirer au chien une prĂ©rogative quâil croyait acquise, et câest ainsi quâon entre en conflit.
Le chien a besoin dâun guide, qui a la bonne rĂ©ponse et qui pose des limites. Ces limites sont celles que nous avons tous : elles servent Ă le protĂ©ger et Ă protĂ©ger les autres.
Agressivité prédatrice
La prĂ©dation est dans le patrimoine gĂ©nĂ©tique de tous les chiens. Elle ressort plus ou moins selon le type de chien, les lignĂ©es, lâĂ©ducation et les expĂ©riences.
Le travail commence par savoir sur quoi porte la prédation : chat, autre chien, vélo, joggeur, tout ce qui bouge. Il suppose aussi de connaßtre avec précision les races et le patron moteur le plus marqué chez elles.
Le point Ă retenir absolument : vous ne pouvez pas espĂ©rer dire non Ă un chien qui veut prĂ©dater. Beaucoup sây essaient, câest impossible. Il faut lui apprendre Ă vivre avec : se contenir, gĂ©rer sa frustration, renoncer, puis orienter cette prĂ©dation pour quâelle ne soit plus dangereuse et quâelle devienne au contraire un moyen de sâĂ©panouir.
Agressivité territoriale
Le plus souvent liée, elle aussi, à un problÚme hiérarchique. Le chien trace un territoire, en général la maison, le jardin, parfois un peu plus, et il le protÚge.
La distinction dĂ©cisive tient en une nuance. Le chien a-t-il le droit dâavoir un territoire et de le dĂ©fendre ? Oui. Sauf si vous ĂȘtes lĂ .
Seul, il est en droit dâintervenir sur ce qui entre : il prend son libre arbitre parce quâil est le seul dĂ©cisionnaire, et on ne peut pas lui en vouloir. En votre prĂ©sence, en revanche, câest vous qui dĂ©cidez : il nâa pas le droit de prendre lâinitiative dâun contact ou dâune morsure sans vous avoir interrogĂ© et sans avoir attendu votre rĂ©ponse.
FormulĂ© ainsi, âavant dâaller manger quelquâun, pose-moi la questionâ, le sujet devient Ă©vident. Il rejoint le principe dĂ©jĂ vu : rien nâest au chien, tout lui est donnĂ©, avec une capacitĂ© Ă reprendre. Le territoire aussi passe dâabord par vous.
Agressivité maternelle
Elle est normale, comprĂ©hensible, et elle ne se travaille pas, du moment quâelle ne vous concerne pas. Une chienne qui protĂšge ses chiots et empĂȘche des inconnus ou un autre chien dâapprocher se comporte normalement. Chercher Ă la supprimer serait mĂȘme dangereux.
Si en revanche elle vous vise vous, ses propriĂ©taires, il y a un problĂšme majeur de positionnement : elle ne vous reconnaĂźt pas. Cela se travaille, mais en amont : quand les chiots sont lĂ , il est trop tard, et intervenir alors ne fera que dĂ©clencher un conflit qui dĂ©gĂ©nĂ©rera dâautant plus quâelle a sa portĂ©e Ă dĂ©fendre. On laisse passer lâorage, et une fois les chiots partis, on reprend le travail de fond.
Gardez en tĂȘte ce que signale ce cas : un chien qui agresse ses propres propriĂ©taires est un chien en dĂ©tresse. Il a peur, il doute de tout, de vous, de lâextĂ©rieur, il grogne, il aboie, il est sur le qui-vive en permanence. Câest un chien malheureux.
Agressivité par irritation
Câest le premier cas de morsure en France, et il relĂšve de la responsabilitĂ© des propriĂ©taires, et pour partie de lâĂ©leveur.
Un chiot doit ĂȘtre habituĂ© Ă ĂȘtre caressĂ©, manipulĂ©, touchĂ©, portĂ©. On doit pouvoir lui regarder les oreilles, les pattes, lâintĂ©rieur de la gueule. Tout cela le rend moins irritable au contact. Sans cela : lâenfant touche lâoreille, le chien ne le supporte pas, il mord ; lâenfant sâagrippe aux poils, il mord.
Le raisonnement Ă tenir aux clients demande de la franchise. Il ne sâagit pas de dire que lâenfant a tous les droits. Il sâagit de constater que le chien doit tolĂ©rer presque tout, non parce quâil serait une peluche, mais parce que cela laisse aux parents le temps dâexpliquer Ă lâenfant ce quâon ne fait pas, et parce quâun enfant ne se rend souvent pas compte quâil fait mal : il tire pour sâagripper, il ne sait pas.
Et parce quâĂ la fin, on nâeuthanasie jamais les enfants. Câest toujours le chien qui part. Ce discours de vĂ©ritĂ© fait partie du mĂ©tier.
Sur un adulte dĂ©jĂ irritable, quand les protocoles habituels ne suffisent pas, il reste une voie : lui apprendre que si tu es irritĂ©, tu tâen vas. Cela demande un propriĂ©taire trĂšs assurĂ©. On rĂ©installe dâabord un positionnement clair, le chien doit reconnaĂźtre son foyer comme sa famille et reconnaĂźtre un leader. Ensuite, en sĂ©ance, câest vous qui irritez le chien, parce que câest votre travail. Quand il passe Ă lâacte, vous vous protĂ©gez et vous ne dites rien : câest le propriĂ©taire qui agit, le chien vient se placer derriĂšre ou Ă cĂŽtĂ© de lui, le propriĂ©taire le fĂ©licite et vous fait dĂ©gager. Ce protocole ne sâapprend quâen pratique, et il ne souffre aucune erreur de mĂ©thodologie.
Agressivité par peur
Câest aujourdâhui le cas le plus frĂ©quent. ĂnormĂ©ment de chiens mordent par peur.
La sĂ©quence est stĂ©rĂ©otypĂ©e : le chien fixe ce qui lui fait peur, cherche Ă fuir, et mord quand la fuite nâest plus possible.
Trois axes pour rĂ©gler. Lui expliquer que ce qui lui fait peur ne doit pas lui faire peur. Lui redonner confiance en lui. Et, comme toujours, reconstruire un maĂźtre fiable sur lequel il peut se reposer. Câest le point dâarrivĂ©e de presque tous les cas : vous pouvez faire beaucoup de choses, si le maĂźtre nây arrive pas, cela ne sert Ă rien. Lâaxe de travail, câest le maĂźtre.
ConcrĂštement, sâil sâagit de la peur de lâhumain, vous allez devoir entrer dans la zone de confort du chien, avec beaucoup dâintelligence : avec flegme, tranquillement, comme si vous alliez boire un cafĂ©. Pas dâagressivitĂ©, pas dâanimositĂ©, aucune provocation. Et si le chien vous charge, vous nâavez strictement aucune rĂ©action. Le message est : tu as peur de moi et tu mâattaques, or je me dĂ©sintĂ©resse complĂštement de toi, et Ă travers moi ce sont tous les humains qui se dĂ©sintĂ©ressent de toi.
Une prĂ©cision utile : sur un chien extrĂȘmement peureux de lâhumain, au point de vouloir mordre, on ne rĂ©compense pas dans un premier temps. On le laisse sâexprimer, faire ce quâil veut faire, ce qui permet de lui montrer quâil se trompe.
Sachez enfin que les chiens peureux sont ceux qui vivent le plus mal, et ce sont aussi les plus mordeurs et les plus instables. Ils mordent souvent sans que personne ait vu venir : lâenfant qui court vers eux de face, la rencontre trop rapprochĂ©e en laisse.
Protection de ressources
Le chien pense quâune ressource lui appartient et il la dĂ©fend au pĂ©ril de sa vie. La ressource peut ĂȘtre la nourriture, un jouet, une feuille qui vole, un canapĂ©, un sac poubelle, ou vous.
Le travail se fait en deux temps, dans cet ordre.
Premier temps : il doit comprendre que vous approcher ne signifie pas quâon lui retire. Cessez de vouloir lui reprendre son jouet ; approchez-vous, caressez-le, donnez-lui une rĂ©compense pendant quâil joue. Vous nâĂȘtes pas une menace.
Second temps : rien nâest Ă lui, tout est Ă vous. On installe alors le mĂ©canisme âdonne / je prends / je redonneâ. Tout est Ă moi, je le rĂ©cupĂšre quand je veux, et Ă chaque fois je peux te le rendre.
Lâerreur classique tient dans lâusage du âdonneâ. Les gens lâapprennent, puis ne sâen servent plus que pour retirer : dehors, le chien a attrapĂ© une saletĂ©, âdonneâ, on prend, il nâa plus rien. Toute sa vie devient âdonne et je te retireâ, jusquâau jour oĂč il refuse. Restez dans le jeu et lâinteraction, pour quâil y ait dans son quotidien des âdonneâ oĂč vous gardez et des âdonneâ oĂč vous rendez.
Autre erreur, sur le timing : le chien grogne devant sa gamelle, et on commence alors Ă lui apporter du poulet pour arranger les choses. Vous venez de valider le grognement. La bonne version consiste Ă arriver avec la nourriture, la lui montrer et lâajouter Ă la gamelle avant quâil ne dĂ©clenche. Sâil dĂ©clenche, la phase de travail sâarrĂȘte et vous lui indiquez que ce comportement est mauvais : tu grognes, jâenlĂšve la gamelle ; tu ne grognes pas, tu manges. MĂȘme logique pour la caresse : caresser un chien qui grogne sur son jouet est une erreur.
Prudence selon lâĂąge et le tempĂ©rament : certains chiens grognent pour prĂ©venir mais sont assez adultes pour passer ensuite Ă la morsure. Il faut alors sâĂ©quiper, et cela se travaille en pratique.
Le partage de ressources fait partie de la rĂ©ponse : tu me donnes ce jouet, je tâen donne un autre ; ou il y a tellement de jouets Ă disposition que tu ne peux pas tous les dĂ©fendre. Cela vaut aussi pour la nourriture entre plusieurs chiens. Mais cette technique a des limites : elle dĂ©pend de lâenvironnement et des capacitĂ©s du chien, et surtout elle contourne le problĂšme. RĂ©duisez la ressource et les bagarres reprennent.
Deux cas particuliers. Quand la ressource, câest vous : il y a un problĂšme de positionnement, souvent de lâhyperattachement et surtout de lâhyperprotection. Le chien se croit obligĂ© de vous protĂ©ger parce que vous nâenvoyez pas les bons messages, parce quâil vous sent fragile ou peu sĂ»r de vous. Cela se travaille par le dĂ©tachement, par la restauration de la confiance, et concrĂštement par du mouvement et par le fait de positionner le chien un pas derriĂšre vous, jamais devant.
Et quand le chien devient sa propre ressource : câest presque toujours liĂ© Ă la peur et Ă un sentiment dâinsĂ©curitĂ©, les deux formes Ă©tant jointes. Il faut lui permettre de sâĂ©panouir et de reprendre confiance en la vie et en lui-mĂȘme, ce qui passe par la confiance quâil place dans son propriĂ©taire, laquelle lui est rendue.
Agressivité redirigée
La plus courante. Son taux dâhomĂ©ostasie explose sur une situation, il doit dĂ©charger la pression, et il mord dans la premiĂšre chose qui passe : une chaussure, un boudin, votre bras, votre jambe. Il ne se rend plus compte de ce quâil fait.
Ce nâest dâailleurs pas une agressivitĂ© au sens propre : câest la rĂ©sultante dâun problĂšme situĂ© en amont. Le chien nâest plus en mesure de se contrĂŽler.
Trois choses Ă faire. Comprendre pourquoi il monte en pression et ce qui le fait dĂ©crocher. Mettre en place tout un travail de gestion des Ă©motions et de contrĂŽle de soi, en lui apprenant Ă monter trĂšs haut et Ă redescendre trĂšs bas, pour Ă©lever son seuil. Et, dans lâimmĂ©diat, lui offrir un support de dĂ©charge plus confortable que votre bras : dĂšs que vous sentez que ça va exploser, approchez un boudin, il mord dedans, il Ă©vacue, et on reprend le travail.
Câest simple Ă comprendre, plus ardu Ă travailler, parce que cela exige un travail de fond sur son Ă©lasticitĂ© Ă©motionnelle : il faut pousser la machine le plus loin possible pour lui apprendre Ă la gĂ©rer, tout en restant, dans votre travail, en deçà dâune certaine limite comportementale Ă ne jamais dĂ©passer.
Ce quâil faut retenir
Vous avez lĂ les grandes familles. Ă lâintĂ©rieur de chacune, il existe une multitude de sous-cas et de dĂ©tails qui vous feront bifurquer vers une autre technique. Plus votre capacitĂ© dâanalyse sera fine, plus vous bifurquerez de vous-mĂȘme vers la solution qui rĂšgle rĂ©ellement le problĂšme.
Et rien de tout cela ne se lit isolĂ©ment : câest dans lâensemble que chaque cas prend son sens.