Les apprentissages

Les apprentissages

Au-delĂ  du conditionnement, le chien apprend par imitation, par observation, par habituation, et il mĂ©morise bien plus qu’on ne le dit. Ce module passe en revue ces modalitĂ©s et se termine sur l’information la plus lourde de consĂ©quences de tout le chapitre : le chien a de la mĂ©moire.

Apprendre par les autres

L’imitation

C’est une thĂ©rapie cognitive, et un outil de tous les jours. Un chiot n’est pas propre : le maĂźtre sort les deux chiens ensemble, rĂ©compense le modĂšle quand il fait ses besoins dehors, et ignore le chien malpropre. Progressivement, l’autre imite et reçoit les mĂȘmes rĂ©compenses. L’apprentissage peut ĂȘtre trĂšs rapide. Un chiot de chasse apprend de la mĂȘme façon Ă  stopper sa quĂȘte en voyant son modĂšle Ă  l’arrĂȘt.

C’est une thĂ©rapie de choix sur les troubles phobiques. Le chien phobique social qui voit un congĂ©nĂšre Ă©quilibrĂ© s’approcher des humains sans problĂšme et ĂȘtre rĂ©compensĂ© vainc progressivement sa peur. Le chien en syndrome de privation, incapable d’approcher un objet inconnu, se remet Ă  flairer aprĂšs avoir vu le modĂšle l’explorer sans dommage. MĂȘme logique pour le chien malade en voiture : mettez Ă  cĂŽtĂ© de lui un chien parfaitement Ă  l’aise du trajet.

Ce n’est pas un remĂšde miracle, mais voir un autre chien agir a une valeur Ă©norme Ă  ses yeux. Pour un chien difficile au contact physique, manipulez et caressez le chien modĂšle : l’autre viendra.

Le maĂźtre est un modĂšle, lui aussi

L’angoisse du maĂźtre se reporte sur l’animal. Un propriĂ©taire persuadĂ© que tous les chiens croisĂ©s vont mordre empĂȘche les contacts et dĂ©socialise progressivement le sien. Aux rencontres suivantes, le chien grognera d’autant plus qu’on le prend dans les bras : cette position haute et la coalition avec le maĂźtre ne font que renforcer l’attitude.

C’est aussi pourquoi certains animaux se laissent bien mieux manipuler en consultation quand ils sont seuls, sans leur maĂźtre stressĂ©. Nous Ă©mettons tous des odeurs de peur, de joie, d’attachement ; nous ne les percevons pas entre humains, le chien si. Votre propre Ă©tat a des consĂ©quences comportementales directes sur le chien que vous travaillez.

L’observation, ou apprentissage vicariant

L’apprentissage vicariant consiste Ă  modifier l’acquisition d’une rĂ©ponse en observant la sĂ©quence d’évĂ©nements qui constitue l’apprentissage de cette rĂ©ponse par un individu modĂšle.

La diffĂ©rence avec l’imitation tient en un mot : la participation. Dans l’imitation, le chien reproduit l’action du modĂšle. Dans l’observation, il prend de la distance, regarde, et apprend sans exĂ©cuter.

Point de vigilance Ă  transmettre aux clients : quand un chiot arrive dans un foyer oĂč vit dĂ©jĂ  un chien, il se calque d’abord sur le chien, parce que c’est la mĂȘme espĂšce et qu’il vient de quitter sa fratrie. Si le chien en place est instable ou a des troubles, le chiot risque d’en hĂ©riter. On s’assure donc de l’état du premier chien avant tout. Le calquage sur le maĂźtre viendra ensuite.

Mémoire, cartes mentales et intuition

L’apprentissage latent

Il s’inscrit dans la thĂ©orie de Tolman, selon laquelle tout apprentissage consiste Ă  acquĂ©rir des cartes cognitives : des informations sur des sĂ©quences ordonnĂ©es d’évĂ©nements se produisant rĂ©guliĂšrement dans l’environnement.

L’apprentissage latent est l’association de plusieurs stimuli indiffĂ©rents, sans avantage ni dĂ©savantage immĂ©diat. Ils sont mĂ©morisĂ©s et utilisĂ©s plus tard, sans renforcement prĂ©alable. C’est le jeune enfant qui prononce un mot pour la premiĂšre fois dans le contexte adĂ©quat : il l’avait appris avant.

L’expĂ©rience classique : une souris placĂ©e chaque jour dans un labyrinthe sans aucun renforcement. Au bout d’une semaine, on lui donne du fromage Ă  un endroit prĂ©cis, puis on la dĂ©place ailleurs avant qu’elle ait fini. Elle retrouve le fromage bien plus vite qu’une souris n’ayant jamais parcouru le labyrinthe.

Connexionnistes contre cognitivistes

Deux thĂ©ories s’opposent sur l’orientation spatiale. Pour les connexionnistes, l’animal apprend une suite de liaisons entre repĂšres et mouvements : Ă  droite au premier carrefour, tout droit aux deuxiĂšme et troisiĂšme, Ă  gauche au quatriĂšme. C’est du guidage visuel, rigide et stĂ©rĂ©otypĂ© : un repĂšre qui disparaĂźt, un maillon oubliĂ©, et c’est l’échec.

Pour les cognitivistes, l’animal bĂątit mentalement une carte correspondant au plan des lieux. L’expĂ©rience dĂ©cisive : des rats traversent d’abord un labyrinthe rempli d’eau, Ă  la nage ; dans un second temps le labyrinthe est vide et ils le parcourent en marchant. Les indices sensoriels et les mouvements sont totalement diffĂ©rents, et pourtant ils sortent aussi vite. Ils avaient appris le plan, indĂ©pendamment des mouvements.

Ce modĂšle permet l’adaptation Ă  des Ă©lĂ©ments nouveaux et l’utilisation de raccourcis. L’exemple le plus parlant est celui du chien aveugle qui circule dans la maison sans heurter les meubles, Ă  condition qu’ils restent en place : il s’oriente par carte cognitive.

Habituation, sensibilisation, intuition

L’habituation est une forme primaire d’apprentissage : le chien est soumis Ă  la mĂȘme stimulation, identique, de façon rĂ©pĂ©tĂ©e. La sensibilisation est l’inverse en apparence : une exposition rĂ©pĂ©tĂ©e sans consĂ©quence dĂ©favorable peut au contraire augmenter la rĂ©ponse d’alerte. Les deux ne sont pas opposĂ©s, ils sont indĂ©pendants.

En pratique, la marge est fine. En général on habitue à de bonnes choses, choisies et présentées par vous, et le chien se sensibilise plutÎt seul, par essai-erreur, à ce qui lui fait peur.

L’intuition, elle, n’est pas Ă  proprement parler un apprentissage : c’est la capacitĂ© de combiner spontanĂ©ment et mentalement deux expĂ©riences ou plus pour rĂ©soudre un problĂšme qui ne s’est jamais posĂ©, sans essais prĂ©alables. C’est un fil conducteur de toute la formation : plus vous Ă©duquez intelligemment, plus vous multipliez les expĂ©riences, plus le chien comprend son environnement, et plus il finit par savoir d’avance quel comportement adopter, sans avoir besoin de partir Ă  la faute.

Un mot enfin sur l’aversion gustative apprise : un chien peut refuser une nourriture qui lui a causĂ© un trouble. Ce n’est pas systĂ©matique, loin de lĂ , et beaucoup de chiens ne font pas le lien. Rappelez-vous que le goĂ»t passe autant par le flair que par les papilles, les deux fonctionnant toujours ensemble.

L’apprentissage complexe

La permanence de l’objet

C’est la conscience qu’un objet continue d’exister mĂȘme quand les sens ne le perçoivent plus : il conserve son identitĂ© indĂ©pendamment de sa prĂ©sence dans le champ perceptif et de ses dĂ©placements. Dans la nature, c’est le prĂ©dateur qui sait oĂč chercher une proie dissimulĂ©e ; en situation expĂ©rimentale, c’est la friandise sous un gobelet.

Chez l’enfant, elle passe par six stades. Jusqu’à 4 mois, aucune permanence : hors du champ, l’objet n’existe plus. De 4 Ă  8 mois, l’enfant cherche un objet dont une partie reste visible : la recherche active commence. De 8 Ă  12 mois, il cherche activement un objet qui vient de disparaĂźtre, mais si on l’a cachĂ© plusieurs fois derriĂšre un premier meuble puis, visiblement, derriĂšre un autre, il continue de chercher derriĂšre le premier : il ne tient pas compte des dĂ©placements multiples. De 12 Ă  18 mois, il rĂ©ussit ce test et suit du regard un objet passant derriĂšre trois Ă©crans successifs. De 18 Ă  24 mois, il retrouve un objet ayant subi des dĂ©placements multiples et invisibles : il s’en fait une reprĂ©sentation mentale et imagine son trajet.

On estime que le chien peut atteindre le stade 6. C’est pour cela que toute cette Ă©chelle mĂ©rite d’ĂȘtre connue.

Deux dĂ©monstrations quotidiennes. Posez un gĂąteau sur la table basse, faites entrer le chien, envoyez-le le chercher, recommencez trois fois : la quatriĂšme fois, le premier endroit oĂč il ira est la table basse. Ou la caisse Ă  jouets : dĂ©placez-la oĂč vous voulez, si vous envoyez le chien chercher un jouet, il ira Ă  la caisse, parce qu’il sait que cet objet existe et ne disparaĂźt pas.

Détour et réaction retardée

Le dĂ©tour est la situation oĂč, pour atteindre un but, il faut d’abord s’en Ă©loigner parce qu’un obstacle interdit la ligne droite. La plupart des chiens rĂ©solvent sans difficultĂ© les dĂ©tours de la vie quotidienne, comme le contournement d’une barriĂšre ; certains, les plus jeunes surtout, Ă©chouent.

La rĂ©action retardĂ©e met un dĂ©lai entre le stimulus et la possibilitĂ© de rĂ©pondre. On cache une friandise sous l’un de deux bols retournĂ©s en prĂ©sence du chien, on le maintient dans une autre piĂšce quinze Ă  vingt minutes, puis on lui prĂ©sente les deux bols. Dans beaucoup de cas, il choisit le bon. Pour s’assurer qu’il ne travaille pas au flair, on retire la friandise ou on la change de bol.

La grosse information : le chien a de la mémoire

Tout ce qui prĂ©cĂšde mĂšne lĂ . On rĂ©pĂšte souvent qu’un chien ne peut pas se souvenir d’une bĂȘtise. C’est faux : il a de la mĂ©moire et il est mĂȘme capable d’associations d’idĂ©es.

La nuance Ă  faire, en revanche, est dĂ©cisive. Un chien sans cadre de vie, qui a dĂ©truit le canapĂ©, n’a rien Ă  quoi se rĂ©fĂ©rer pour savoir que c’était une bĂȘtise : quand vous rentrez, il voit simplement que vous ĂȘtes fĂąchĂ© et il rĂ©agit Ă  vous. Un chien parfaitement Ă©duquĂ©, qui connaĂźt les rĂšgles et ne dĂ©truit plus rien, sait pertinemment qu’il a commis une faute, et il le sait avant mĂȘme de vous voir.

Cela ne veut surtout pas dire que le “qu’est-ce que tu as fait, lĂ  ?” rĂšgle quoi que ce soit. Pour qu’un chien arrĂȘte, il faut comprendre ce qui a engendrĂ© le comportement et lui donner un plan B.