Les besoins du chien

Les besoins du chien

Techniquement, ce n’est pas le chapitre le plus difficile de la formation. C’est pourtant le fil conducteur de toute une vie d’éducateur, parce que 80 % des problĂšmes que vos clients vous apporteront sont liĂ©s Ă  la dĂ©pense physique et mentale. Ce module liste les besoins un par un, puis explique comment les couvrir intelligemment.

Les besoins physiques

Bouger

Indispensable pour n’importe quel chien, comme pour n’importe quel humain : c’est ce qui Ă©vacue la pression physique. Bouger veut dire marcher, courir, trotter, tracter. L’idĂ©e est la mise en action.

L’ordre de grandeur Ă  avoir en tĂȘte : Ă  l’état sauvage, un canidĂ© parcourt entre 30 et 50 km par jour. Nos chiens en sont trĂšs loin, et la dĂ©pense physique moyenne est aujourd’hui infĂ©rieure de 50 Ă  60 % Ă  ce qu’elle devrait ĂȘtre.

ConsĂ©quence directe : sur un chien insuffisamment dĂ©pensĂ©, le simple fait de le remettre en action rĂšgle 80 % de ses troubles. D’oĂč la question systĂ©matique en dĂ©but de consultation, et la nĂ©cessitĂ© de ne pas s’arrĂȘter Ă  “il sort trois fois par jour” : sort-il en laisse ou dĂ©tachĂ©, combien de temps, combien de kilomĂštres ? C’est le socle qu’on vĂ©rifie avant tout le reste.

Jouer

Le chien est par nature un joueur, et un joueur un peu insistant, qui aime venir vous embĂȘter. Ce n’est pas un loisir : presque toutes les sĂ©quences qu’il doit maĂźtriser adulte s’apprennent par le jeu. La prĂ©dation, la cessation, les autocontrĂŽles, la frustration, le renoncement : tout passe par lĂ . D’oĂč le fait qu’en Ă©ducation on joue, et que jouer ne veut pas dire ne pas travailler.

Le dĂ©ficit de stimulation par le jeu est considĂ©rable, en grande partie parce que les gens s’interdisent des jeux : pas de tir Ă  la corde, pas de balle, pas ceci, pas cela, jusqu’à ne plus jouer Ă  rien. Il faut au contraire jouer avec tout, du moment que cela ne devient pas frĂ©nĂ©tique. Envoyer la balle en boucle, toute la balade, sans jamais rien partager, devient un trouble ; mais un coup la balle, un coup le bĂąton, un coup le boudin, un coup rien du tout, c’est la variĂ©tĂ© qui fait le bĂ©nĂ©fice.

Et par pitiĂ©, dans les jeux de tirage, ne gagnez pas systĂ©matiquement : laissez-le parader et ĂȘtre fier d’avoir gagnĂ©.

MĂącher

La mastication est un comportement innĂ© et obligatoire : le chien ne sait pas faire autrement. C’est par elle qu’il Ă©vacue la pression et qu’il dĂ©couvre le monde.

Il lui faut des objets différents, des textures, des matiÚres et des résistances variées. Pas seulement du bois, pas seulement du plastique, pas seulement du trÚs dur. Le mélange fait travailler la mùchoire et, tout autant, le cerveau : quand il mùchouille, il réfléchit.

Interagir

Beaucoup de chiens vivent avec zĂ©ro interaction humaine, et le mĂ©canisme est facile Ă  comprendre : “on va en forĂȘt, comme ça on ne croise personne et on est tranquilles”. Ce faisant, on coupe le lien social entre le chien et l’humain. Imposez Ă  vos clients d’aller une Ă  deux fois par semaine dans un lieu frĂ©quentĂ©, un centre-ville par exemple, et de faire le reste en forĂȘt.

MĂȘme logique, plus grave encore, avec les congĂ©nĂšres : dĂšs qu’un chien devient un peu rĂ©actif, on cherche des horaires et des lieux sans aucun chien. On ne fait alors qu’accentuer le problĂšme, jusqu’à ce qu’il devienne trĂšs difficile Ă  reprendre. Les relations avec les congĂ©nĂšres sont indispensables Ă  son bien-ĂȘtre psychique.

Vocaliser

Aboyer fait partie de son rĂ©pertoire et lui permet de communiquer. Certains chiens aboient trĂšs peu, c’est leur nature, mais l’inverse n’a rien d’anormal.

Nous allons vers un monde oĂč le moindre aboiement dĂ©clenche un collier anti-aboiement et des cris. Or un chien qui aboie dans le jardin signale l’approche d’une prĂ©sence inconnue autour d’un territoire qui est aussi le vĂŽtre. Casser des codages aussi basiques dĂ©truit une part de ce chien, et l’on obtient des chiens qui ne ressemblent plus Ă  des chiens.

Cela ne veut pas dire qu’il doit aboyer toute la journĂ©e, et cela s’apprend. Ce qui compte vraiment, c’est le retour au calme aprĂšs l’alerte.

Agresser dans le bon contexte

Cela n’a rien de grave, Ă  condition de parler bien de relations entre congĂ©nĂšres et de rester dans le viril mais courtois.

Rappelez-vous que dans la nature les meutes sont familiales, alors que nos chiens reconstituent une meute artificielle Ă  chaque balade : perpĂ©tuel recommencement, questions Ă  reposer chaque fois sur ce que l’autre accepte. Il est donc normal qu’il y ait des frictions. Quand c’est une petite remise en place parce que le chien d’en face a Ă©tĂ© irrespectueux, il faut laisser faire, aussi difficile que ce soit Ă  faire comprendre. Si ça va trop loin, on met des verrous et on cherche pourquoi.

Séduire, parader

Comportement normal, et surtout incontrĂŽlĂ© : si le chien n’est ni castrĂ© ni stĂ©rilisĂ©, vous vous y exposez. Crier ne sert Ă  rien, le cerveau dĂ©connecte pour rĂ©pondre Ă  un besoin de survie de l’espĂšce inscrit dans l’ADN. Il n’y a rien Ă  faire dans ces cas-lĂ , et rien Ă  gagner Ă  s’énerver.

Le besoin intellectuel

Réfléchir fatigue dix fois plus que courir

C’est la donnĂ©e la plus utile du module. L’activitĂ© intellectuelle fatigue cinq Ă  dix fois plus que l’activitĂ© locomotrice, elle-mĂȘme plus fatigante que l’activitĂ© vocale. Vous Ă©puiserez bien plus facilement un chien en le faisant penser qu’en le faisant courir.

Et cela ne demande pas de matĂ©riel. Un chien dĂ©tachĂ© qui renifle en randonnĂ©e fait travailler sa tĂȘte : renifler dehors, c’est dĂ©jĂ  du pistage. Une balade sur un terrain accidentĂ©, avec des montĂ©es, des broussailles et des troncs Ă  franchir, sollicite la tĂȘte et le corps, parce que le chien analyse Ă  trĂšs haute vitesse ce qui se prĂ©sente. Regardez-les courir plein rĂ©gime dans les broussailles sans jamais rien percuter, lĂ  oĂč nous serions Ă  terre en deux minutes.

Cinq ou dix minutes de petits exercices pendant la balade, une sortie qui dépasse le tour du pùté de maisons, un ou deux congénÚres croisés : chaque élément coche une case.

Faut-il faire un sport canin ?

Non, pas obligatoirement. Les sports canins ont Ă©tĂ© inventĂ©s pour faire dĂ©river des activitĂ©s interdites aux chiens en milieu urbain. Les lĂ©vriers n’ont plus le droit de chasser, on a créé la poursuite Ă  vue sur leurre : le chien court, croit suivre une proie, et lĂąche la pression dans un cadre sĂ©curisĂ©. Les chiens de dĂ©fense et de berger Ă  vocation de protection ont besoin de mordre : on a créé les sports de mordant, oĂč le chien mord une matiĂšre, jamais un humain. Les terriers ont perdu leur travail : le cavage et la recherche leur rendent l’activitĂ© de gratter et de dĂ©nicher.

Ce dont un chien a rĂ©ellement besoin pour ĂȘtre Ă©panoui intellectuellement : sortir, avoir de la libertĂ©, renifler, pister, flairer, mĂąchouiller ce qu’il trouve, jouer avec des congĂ©nĂšres, interagir, se nourrir, et apprendre les rĂšgles du monde humain. Le reste est du bonus, ou une compensation de patron moteur.

L’activitĂ© de dĂ©rivation

Quand un chien va mal malgrĂ© tout ce que vous mettez en place, il manque souvent une activitĂ© de dĂ©rivation. C’est elle qui lui permet de comprendre qu’il y a des moments oĂč il peut, et des moments oĂč il ne peut pas.

Le meilleur exemple est le chien de chasse. Quand il ne chasse pas, il piste et il flaire en permanence, et beaucoup de propriĂ©taires ne le dĂ©tachent plus. La solution consiste Ă  lui crĂ©er un cadre de travail une Ă  trois fois par semaine, oĂč il pourra chercher en sĂ©curitĂ© et s’abandonner Ă  sa passion. Recherche d’un gĂąteau, d’un boudin, d’une balle, peu importe.

Le bĂ©nĂ©fice est double. Le chien Ă©vacue une pression qu’il ne peut pas Ă©vacuer au quotidien, et son niveau d’excitation baisse. Et surtout, comme vous lui avez montrĂ© quand c’est autorisĂ©, vous pouvez enfin lui indiquer quand c’est interdit, et donc travailler le rappel. Sans cela, il ne peut pas comprendre.

Astuce concrùte pour rendre la distinction lisible : le harnais et la longe quand il a le droit, le collier quand il ne l’a pas.

MĂȘme raisonnement sur la prĂ©dation. Un chien qui poursuit les balles se travaille avec des balles : on envoie, “pas bouger”, on casse la sĂ©quence, “va”, “pas bouger”, “au pied”. On obtient un chien qui garde le plaisir de jouer tout en comprenant qu’il y a des limites. Un chien qui poursuit les vĂ©los, souvent sans aucune intention de les attaquer, se traite dans le mĂȘme esprit : on interdit le vĂ©lo et on autorise la balle. Il faut toujours lui laisser une activitĂ© oĂč il ressent du plaisir.

Doser, et jouer intelligemment

Le mythe des cinq minutes par mois d’ñge

Faites trĂšs attention Ă  cette rĂšgle. On ne sort pas un chiot de deux mois cinq minutes, ni un chiot de trois mois dix minutes. Le chiot sort, et on s’arrĂȘte quand il est fatiguĂ©. S’il fatigue au bout d’une demi-heure, on sortira 25 minutes le lendemain pour ne pas l’amener Ă  la rupture.

À cet Ăąge, il doit dĂ©couvrir le monde. Le sortir cinq minutes ne produit qu’une chose : des troubles du comportement. Il dĂ©truit, mordille, s’excite, casse tout, et il n’est rĂ©ceptif ni au oui ni au non parce qu’il est sur un niveau Ă©motionnel bien trop haut.

La surstimulation

Elle est presque aussi dangereuse que la sous-stimulation. Une fois toute la liste des besoins couverte, arrive le moment oĂč le chien a besoin de calme : rentrer et se poser, comme tout le monde.

On surstimule en laissant des jouets partout, en voulant jouer continuellement, en restant sur son dos. Et paradoxalement, ceux qui surstimulent sont souvent ceux qui sortent trĂšs peu, ou qui ont appliquĂ© la rĂšgle des cinq minutes. Vous verrez des chiens rentrer d’une heure et demie de balade plus excitĂ©s qu’au dĂ©part : la marche Ă©tait bonne, mais si pauvre en stimulation qu’elle n’a rien Ă©panoui.

À l’ñge adulte, quand tout le reste est en place, il peut ĂȘtre trĂšs intĂ©ressant de retirer les jouets de la maison : dehors on s’éclate, Ă  la maison on se repose. Le chien le comprend parfaitement.

Sur la sous-stimulation, ne jugez jamais les propriĂ©taires : beaucoup pensent sincĂšrement qu’un foyer chaleureux et une bonne alimentation suffisent. Expliquez-leur pour quoi ce chien-lĂ  a Ă©tĂ© conçu et comment il a Ă©voluĂ©, puis proposez une activitĂ© accessible. Commencez la recherche dans le salon, sĂ©rieusement, pas en jetant des croquettes au hasard, et sortez progressivement. On ne cherche pas des chiens de haut niveau, on cherche des chiens Ă©panouis, et pour s’épanouir ils n’ont pas besoin d’ĂȘtre extraordinaires.

Les rĂšgles du jeu

Faut-il jouer avec son chien ? La question ne se pose pas : vous devez jouer, et c’est peut-ĂȘtre la seule chose Ă  imposer Ă  vos clients.

Y a-t-il des jeux interdits ? Non. Des façons de jouer interdites ? Non. Des rĂšgles Ă  respecter Ă  l’intĂ©rieur du jeu ? Oui, et c’est ce qu’on appelle Ă©duquer en jouant :

  • On ne prend pas dans la main. Tant que vous n’avez pas dit “donne”, l’objet ne se vole pas. AutocontrĂŽle.
  • On ne mord pas la main pour rĂ©cupĂ©rer le jouet.
  • On ne grogne pas quand vous reprenez un objet : tout est Ă  vous.
  • Le jeu s’arrĂȘte quand vous le dĂ©cidez, avec un mot. Vous rangez alors le jouet d’interaction, vous donnez un jouet d’occupation, et vous vous retirez. Le chien comprend trĂšs vite que certains jouets se partagent avec vous et d’autres se jouent seul.

Sur la balle et les bergers australiens ou border collies, cassez le mythe. Ces chiens ne deviennent pas fous Ă  cause de la balle : ce sont des chiens Ă  trĂšs grosses capacitĂ©s de travail qui, devenus Ă  la mode, arrivent chez des gens qui ne font rien avec eux. Le chien focalise alors sur la balle, le propriĂ©taire l’envoie une heure pour le fatiguer sans jamais le fatiguer mentalement, et le chien devient hyper endurant sans rien apprendre. C’est lĂ  que naĂźt le toc. On peut parfaitement jouer Ă  la balle avec ces chiens, Ă  condition de travailler dedans : rapporte, dĂ©pose, assis, envoie, pas bouger, couchĂ©, au pied.

Adaptez-vous enfin au chien qui est devant vous. Certains n’ont aucun intĂ©rĂȘt pour la balle parce que la poursuite n’est pas dans leur ADN, ou qu’ils l’ont oubliĂ©e depuis longtemps. Certains adorent les jeux de rĂ©flexion Ă  la maison, d’autres s’y ennuient Ă  mourir et vont se coucher. Ne vous acharnez pas, trouvez autre chose, mais faites jouer.

Un dernier rĂ©flexe de terrain, trĂšs parlant : le chien qui devient frĂ©nĂ©tique des bĂątons en balade. Coupez Ă  travers champ, sortez du chemin habituel. Nouvelles odeurs, nouveau support au sol, tout change Ă  cinquante mĂštres de ses habitudes, et il n’a plus le temps de penser au bĂąton. Vous l’avez simplement sorti de l’ennui.

Les chiens d’utilitĂ©, et ce qu’ils ne prouvent pas

Sur le chien d’utilitĂ©, on a poussĂ© des capacitĂ©s innĂ©es jusqu’à des compĂ©tences extraordinaires, pour accomplir une mission prĂ©cise : le sauvetage en mer, par exemple.

Expliquez bien Ă  vos clients ce que cela signifie, parce qu’ils vous diront tous qu’ils rĂȘvent d’un chien “comme celui qu’ils ont vu”. Un chien de compĂ©tition d’agility semble robotisĂ© tant tout va vite et juste, et il arrive qu’on ne puisse pas le dĂ©tacher en forĂȘt. Un chien de dog dancing enchaĂźne des tricks impressionnants et part au premier congĂ©nĂšre croisĂ©. On a poussĂ© des qualitĂ©s dans un domaine ; cela ne fabrique pas un bon chien citoyen.

Rien n’est impossible, et il existe des chiens de particuliers au niveau d’obĂ©issance remarquable, qui peuvent aller partout. Mais gardez en tĂȘte le seul but rĂ©el de tout ce travail : pouvoir dire Ă  un client, Ă  la fin des cours, qu’il peut dĂ©sormais emmener son chien n’importe oĂč en toute sĂ©curitĂ© et vivre avec lui comme il en a envie.