Les signaux d'apaisement

Les signaux d'apaisement

Lire un chien, poste par poste : la queue, les oreilles, la gueule, la posture d’ensemble. Deux avertissements avant de commencer, et ils comptent autant que le contenu. Rien n’est gravĂ© dans le marbre : un signal donnĂ© vaut dans 80 Ă  90 % des cas, jamais 100, parce que les chiens s’adaptent selon la race, l’expĂ©rience et l’environnement. Et on n’isole jamais un signal : la queue se lit avec la posture, la tĂȘte, les oreilles, la piloĂ©rection, les vocalises, le clignement des yeux, la dilatation des pupilles, la vitesse des mouvements.

Il faut aussi distinguer les signaux volontaires, appris, des mimiques involontaires. C’est l’ensemble des deux qui donne la rĂ©ponse.

Lire poste par poste

La queue

Le principe gĂ©nĂ©ral tient en deux lignes : plus la queue est portĂ©e haut, plus le chien est affirmĂ© ; plus elle est basse, plus il marque la soumission. L’amplitude du mouvement indique le niveau d’excitation : plus elle est grande, plus la charge Ă©motionnelle est marquĂ©e. Attention toutefois aux toutes petites amplitudes trĂšs rapides, qui annoncent souvent un passage Ă  l’action.

Les positions Ă  connaĂźtre :

  • Neutre et dĂ©tendue, ni rentrĂ©e ni relevĂ©e, accompagnĂ©e d’un corps droit, d’une gueule ouverte, d’une respiration calme : chien dĂ©tendu. La mĂȘme image avec une queue battant dans tous les sens donne un chien content ; avec le bassin qui bouge en plus, encore autre chose.
  • Droite, dans l’alignement de la ligne dorsale, gueule fermĂ©e : chien sĂ»r de lui, qui a vu quelque chose et qui ne respire plus. Le message est “je suis Ă  l’aise”. Mais si elle ballotte doucement, la mĂȘme posture peut annoncer une charge.
  • Haute et portĂ©e, tĂȘte lĂ©gĂšrement en avant, gueule presque fermĂ©e : le chien dit qu’il est lĂ , et que si l’autre ne se soumet pas, il ne se couchera pas non plus. Il est prĂȘt Ă  partir.
  • RabaissĂ©e sans ĂȘtre rentrĂ©e, port de tĂȘte droit mais sans prĂ©tention : chien peu rassurĂ©, mais encore contrĂŽlable, dont l’état Ă©motionnel n’a rien de dramatique.
  • ComplĂštement rentrĂ©e, oreilles en arriĂšre, tĂȘte baissĂ©e, regard de cĂŽtĂ© : peur nette. Le chien rentre aussi la queue pour masquer ses odeurs et ses parties gĂ©nitales.

Point capital : les deux extrĂȘmes mordent. Le chien trĂšs affirmĂ© mord parce qu’il le dĂ©cide, de façon structurĂ©e, aprĂšs avoir prĂ©venu ; le chien terrorisĂ© mord par rĂ©action, de façon incontrĂŽlĂ©e. MĂȘme finalitĂ©, deux morsures diffĂ©rentes, deux traitements diffĂ©rents.

Enfin, ne confondez pas peur et soumission. La soumission est un procĂ©dĂ© que les animaux utilisent pour apaiser un conflit, pour laisser passer l’orage. Elle accompagne souvent la peur, mais elle ne s’y rĂ©duit pas.

Les oreilles

Les oreilles servent d’abord Ă  capter le son : dressĂ©es, elles fonctionnent comme des paraboles orientables ; tombantes, elles se relĂšvent pour capter davantage. Mais elles sont aussi un signal adressĂ© Ă  celui qui arrive.

Sur oreilles dressĂ©es : droites avec des mimiques normales, chien neutre ; lĂ©gĂšrement incurvĂ©es et rĂ©trĂ©cies avec les babines qui commencent Ă  bouger, l’attitude gĂ©nĂ©rale a dĂ©jĂ  changĂ© ; en arriĂšre avec les dents dĂ©pliĂ©es, crainte agressive ; en arriĂšre sans montrer les dents, tĂȘte un peu basse, crainte soumise.

Sur oreilles tombantes, la lecture est plus difficile mais la logique est identique. En alerte ou en colĂšre, la tĂȘte du chien semble s’élargir, et les oreilles s’écartent et se tirent avec elle. En soumission, la tĂȘte s’allonge au contraire, le regard se fait tout petit, et les oreilles reculent, mĂȘme si elles montent bien moins.

Un piĂšge classique Ă  connaĂźtre. Les oreilles sont trĂšs sensibles chez certains chiens : poser la main sur leur extrĂ©mitĂ© les chatouille ou les dĂ©range. À force, le chien anticipe et couche les oreilles avant mĂȘme que la main n’arrive. On diagnostique alors un chien battu, un problĂšme hiĂ©rarchique, une intolĂ©rance au contact sur la tĂȘte, alors qu’il s’agit d’un simple conditionnement. Cela n’arrive qu’une fois sur dix, mais c’est cette fois-lĂ  qui compte.

La gueule et les babines

Quatre états à distinguer :

  • DĂ©tendue : mĂąchoire lĂ©gĂšrement relĂąchĂ©e, langue apparente ou non selon la tempĂ©rature.
  • Attentive : mĂąchoire fermĂ©e, regard fixe. Le chien a captĂ© quelque chose. Il peut ĂȘtre simplement intĂ©ressĂ©, ou en attente de vous attraper.
  • Irritation : gueule fermĂ©e, babine retroussĂ©e. Attention, la babine n’est pas forcĂ©ment retroussĂ©e : un chien peut ĂȘtre irritĂ© et passer Ă  l’action avec la mĂąchoire simplement fermĂ©e. Ce sont les yeux et le reste du corps qui trancheront.
  • AgressivitĂ© : gueule ouverte, babines complĂštement retroussĂ©es, gencives visibles.

La rĂšgle de gradation est simple et fiable : plus les dents et les gencives sont visibles, plus la menace est grande et le stade avancĂ©. Le chien grogne, puis grogne en engageant d’autres parties du corps, puis retrousse lĂ©gĂšrement, puis montre les dents, puis dĂ©couvre les gencives. À ce dernier stade, vous n’ĂȘtes plus loin de la morsure, que ce soit par peur ou par assurance.

MĂ©fiez-vous aussi des morphologies : tous les chiens ne peuvent pas ramener les oreilles vers l’avant, certains ont de trĂšs petites lĂšvres qui dĂ©couvrent les dents pour rien.

ReconnaĂźtre les intentions

Craintif ou affirmé : les trois stades

Le tableau Ă  retenir, en parallĂšle. CĂŽtĂ© affirmĂ©, stade 1 : oreilles droites mais pas vers l’avant, dents lĂ©gĂšrement dĂ©pliĂ©es, message “n’avance plus”. Stade 2 : les oreilles se relĂšvent, le chien cherche Ă  paraĂźtre plus grand et Ă  mieux capter le son, les dents se dĂ©couvrent davantage. Stade 3 : oreilles droites, tout est dĂ©pliĂ©, position franchement offensive, “un pas de plus et j’y vais”.

CĂŽtĂ© craintif, mĂȘmes stades avec les oreilles de plus en plus en arriĂšre, jusqu’à une gueule trĂšs ouverte et un mal-ĂȘtre manifeste : le chien est en peur panique et ne peut plus s’échapper.

Dans les deux cas, vous vous ferez attraper. La diffĂ©rence est que l’un vous a prĂ©venu et vous prendra de façon structurĂ©e, tandis que l’autre agira sans contrĂŽle.

C’est ici que la rĂšgle de globalitĂ© prend tout son sens : si vous ne regardez que les oreilles, vous vous trompez ; si vous ne regardez que les dents, vous vous trompez. Et mĂȘme en regardant toute la tĂȘte, il reste tout le corps Ă  lire.

Les attitudes de corps entier

DĂ©contractĂ© : queue basse et dĂ©tendue, oreilles dressĂ©es mais non penchĂ©es vers l’avant, tĂȘte droite, gueule entrouverte dĂ©couvrant la langue, posture relĂąchĂ©e, le poids reposant sur les pieds. Chien neutre.

Vigilant : oreilles penchĂ©es vers l’avant, pivotant au besoin pour saisir le bruit, yeux bien ouverts, museau et front lisses, gueule fermĂ©e, avant du corps lĂ©gĂšrement penchĂ©, poids sur les orteils, queue Ă  l’horizontale, ni raide ni hĂ©rissĂ©e, oscillant Ă©ventuellement dans un plan horizontal. Le front lisse indique qu’il n’est pas offensif : il a vu quelque chose, c’est tout.

C’est le moment oĂč les propriĂ©taires font le plus de dĂ©gĂąts. Voyant cette posture, ils anticipent le dĂ©part, mettent de la pression, reprennent au collier, raccourcissent la laisse. C’est prĂ©cisĂ©ment cette rĂ©action qui installe ensuite la rĂ©activitĂ© Ă  ce que le chien avait simplement regardĂ©. Il y a lieu de faire attention et d’anticiper, pas d’agir.

Offensif : oreilles rabattues vers l’avant, Ă©ventuellement Ă©cartĂ©es en V trĂšs ouvert, ride verticale possible sur le front, museau froncĂ©, babines retroussĂ©es, dents et souvent gencives visibles, gueule ouverte en forme de C aux commissures, sans Ă©tirement vers l’arriĂšre. Queue dressĂ©e et hĂ©rissĂ©e, Ă©chine hĂ©rissĂ©e, queue tenue raide, parfois agitĂ©e d’un tremblement ou d’une vibration de droite Ă  gauche. Cette vibration est le signal d’évacuation de pression qui prĂ©cĂšde le dĂ©part.

DĂ©fensif, peur agressive : arriĂšre-train complĂštement baissĂ©, queue rentrĂ©e entre les pattes, Ă©chine hĂ©rissĂ©e, oreilles complĂštement rabattues en arriĂšre, pupilles dilatĂ©es, museau froncĂ©, babines lĂ©gĂšrement retroussĂ©es, dents parfois partiellement visibles, commissures tirĂ©es vers l’arriĂšre.

StressĂ© ou anxieux : Ă©chine basse, queue basse, empreintes humides sur le sol quand le support le permet, halĂštement rapide avec gueule entrouverte et commissures tirĂ©es vers l’arriĂšre, pupilles dilatĂ©es, oreilles rabattues en arriĂšre.

La distinction terrain entre les deux derniers tient au mouvement : le chien en posture dĂ©fensive est le plus souvent Ă  l’arrĂȘt, il se tasse et ne bouge plus ; le chien anxieux avance, centre de gravitĂ© abaissĂ©, queue rentrĂ©e, d’une dĂ©marche trĂšs reconnaissable.

Sur les pupilles dilatĂ©es, prudence : elles apparaissent aussi bien chez le chien qui passe Ă  l’action en chasse, chez le chien qui a peur, que chez le chien trĂšs affirmĂ© en train de perdre un peu le contrĂŽle. C’est le contexte qui tranche.

Les postures sociales Ă  ne pas mal diagnostiquer

Le chien qui appuie sur la tĂȘte d’un congĂ©nĂšre, lui pose une patte sur le dos ou lui saute dessus par le haut. Phase de jeu banale chez les chiots. Trois lectures possibles chez l’adulte : un chien mal codĂ© qui n’a rien compris ; un chien qui invite au jeu ; ou un chien parfaitement au courant que le geste est une provocation en code canin, et qui le fait prĂ©cisĂ©ment parce que ça fait rĂ©agir l’autre et que ça l’amuse. Vous verrez alors les muscles fessiers bouger : il sait que ça va dĂ©marrer.

Si vous diagnostiquez “dominant” tĂȘte baissĂ©e, vous ratez toute l’éducation du chien. D’oĂč l’intĂ©rĂȘt de laisser communiquer les chiens : quand l’un pose la patte et que l’autre grogne, n’accourez pas, le second est simplement en train de dire que ça ne se fait pas. Avec une rĂ©serve de bon sens : un yorkshire qui provoque un molosse impatient, on n’attend pas. On lui prĂ©sente des chiens qui ne peuvent pas le tuer d’un coup de dents, ou un trĂšs grand chien capable de se figer.

Le chien qui se fige, une patte levĂ©e. Chien pas rassurĂ©, pas en sĂ©curitĂ©, qui ne comprend pas ce qu’on lui demande, ou qui dit “stop, je n’en veux plus, je me soumets”. Cela traduit un mal-ĂȘtre, une situation gĂȘnante, ou une demande d’arrĂȘt. Chez les chiens de chasse, le mĂȘme signal peut appeler d’autres interprĂ©tations.

Le chien qui se roule sur le cĂŽtĂ© ou sur le dos, le regard dĂ©tournĂ©. Le plus souvent un vrai signal d’apaisement : “tu ne m’intĂ©resses pas, je ne veux pas d’histoire”. Ou un chien simplement bien, content, tranquille. Ou un chien en train de dĂ©poser des odeurs. Et une fois sur dix, un chien qui le fait mĂȘme sans congĂ©nĂšre, ce qui oriente vers un problĂšme de peau.

Le chien qui allonge les pattes avant en levant l’arriĂšre-train. Appel au jeu classique, qui peut s’accompagner d’un grognement de jeu. Point Ă  surveiller chez les chiens qui n’ont pas assez jouĂ© ou pas assez cĂŽtoyĂ© de congĂ©nĂšres Ă©quilibrĂ©s : quand l’invitation est refusĂ©e, ils passent aux aboiements, puis vont chercher, puis mordillent. Le mordillement peut relever de l’épouillage, qui resserre les liens, mais il sert ici surtout Ă  Ă©vacuer la pression, comme la queue qui bat et l’aboiement.

Analyser une image, et savoir se tromper

L’exercice le plus formateur consiste à prendre des photos de chiens et à les lire, en sachant qu’une image fixe ne donne ni le contexte, ni l’environnement, ni ce que le chien regarde.

Un exemple parlant : un petit chien en laisse et harnais, oreilles complĂštement en arriĂšre, dents dĂ©pliĂ©es. Lecture immĂ©diate : chien apeurĂ© qui va passer Ă  l’action. Sauf qu’il porte un harnais, sur lequel une traction exerce une pression thoracique qui met le chien sur les starting-blocks et le gonfle. Et surtout, la position de son arriĂšre-train ressemble Ă  un appel au jeu, et sa queue est droite, ce qu’elle ne serait pas s’il avait peur. Conclusion la plus probable : quelqu’un le titille en face et on est en phase de jeu, avec grognement de jeu et dents dĂ©couvertes.

Autre exemple : un berger allemand, gueule grande ouverte, langue non sortie, queue en position ni haute ni rentrĂ©e. Fin de course ? Objet Ă  attraper hors champ ? Ou chien qui, du fait d’un arriĂšre-train trĂšs bas, ne peut plus porter la queue et nous prive du signal qui trancherait ? L’hypothĂšse retenue est la phase de jeu avec un congĂ©nĂšre, oĂč gueule ouverte et dents sorties sont extrĂȘmement courantes.

Ce jeu de lecture est reproductible chez vous, sur n’importe quelle image, puis sur tous les chiens que vous croiserez. Se tromper n’est pas grave ; fonctionner comme un robot l’est.

Deux mises en garde pour finir. La premiĂšre : traiter la rĂ©activitĂ© humaine ou congĂ©nĂšre uniquement Ă  distance est trĂšs casse-gueule. Face Ă  un chien rĂ©actif, votre propre Ă©motion monte, le rythme cardiaque accĂ©lĂšre, le champ de vision se rĂ©trĂ©cit, et vous vous focalisez sur ce qui vous fait peur, la gueule et les dents. Vous ne lisez plus le chien, plus le maĂźtre, plus l’environnement. Seule la pratique entretient cette vision globale.

La seconde : la physionomie fausse les signaux. Un bouledogue anglais a en permanence, sur la tĂȘte, un message qu’il n’envoie pas : les rides sont lĂ , il n’y peut rien. Un akita porte la queue sur le dos et ne peut pas indiquer la position neutre, ce qui peut gĂ©nĂ©rer des conflits qu’il n’a pas cherchĂ©s. Apprenez les signaux, mais ne les rĂ©citez jamais.