Prédation et patrons moteurs

Prédation et patrons moteurs

C’est l’un des chapitres les plus importants de la formation. Comprendre la prĂ©dation et le dĂ©coupage en patrons moteurs, c’est comprendre pourquoi un chien poursuit un vĂ©lo, pourquoi un autre ne revient jamais au rappel, et surtout comment leur offrir un exutoire au lieu de simplement leur interdire. Ce chapitre guidera toute votre pratique.

La prédation

Ce qui est innĂ© et ce qui s’apprend

Le comportement de prĂ©dation est prĂ©sent chez tous les prĂ©dateurs, chien compris. C’est un comportement moteur innĂ© : le chien n’a pas besoin de l’apprendre. Il est dĂ©clenchĂ© Ă  la vue, au son, et surtout au mouvement d’un animal inconnu.

Ce qui s’apprend ensuite, c’est la technique, l’efficacitĂ©, et le plaisir. La prĂ©dation vise la sustentation : plus la chasse est fructueuse, plus elle est efficace, et plus le chien y prend goĂ»t. C’est un comportement auto-renforcĂ©.

Elle s’apprend d’abord par le jeu, en courant aprĂšs un frĂšre de portĂ©e. Et chez la plupart des chiens domestiques, elle est inhibĂ©e : la sĂ©quence est amputĂ©e de sa derniĂšre partie, la mise Ă  mort. C’est l’inhibition de la morsure qui rend le comportement non dangereux, et c’est normalement la mĂšre qui l’installe.

Quand elle n’a pas Ă©tĂ© installĂ©e, ce sera votre travail de couper la sĂ©quence, puis de proposer une activitĂ© de substitution pour que le chien reste heureux et stable.

Les patrons moteurs

Chaque comportement se divise en une série de composants organisés ayant une fonction particuliÚre : ce sont les patrons moteurs. Le comportement alimentaire du chien en comprend plusieurs, dont la poursuite.

L’homme a créé le chien pour l’aider : la sĂ©lection en a fait des gardiens, des chasseurs sous diffĂ©rentes formes, des attaquants, des bergers. Aujourd’hui, il n’a plus de travail Ă  accomplir, mais l’expression de sa gĂ©nĂ©tique n’est pas effaçable, elle est incompressible. Tous les patrons moteurs varient selon l’espĂšce, la race et l’individu.

Une nuance importante : cette gĂ©nĂ©tique s’attĂ©nue. Le travail de lignĂ©e des Ă©leveurs a consistĂ© Ă  Ă©carter les chiens dont les patrons moteurs Ă©taient trop marquĂ©s, pour obtenir des chiens plus doux, chez qui la sĂ©quence se coupe naturellement plus tĂŽt.

La séquence complÚte, décomposée

Chaque Ă©tape peut ĂȘtre travaillĂ©e, transposĂ©e ou bloquĂ©e. C’est lĂ  toute l’utilitĂ© de ce dĂ©coupage.

  • Orientation. Le chien cherche le stimulus dĂ©clencheur, odeur ou vue de la proie, selon ses prĂ©dispositions raciales, et s’oriente. C’est le pistage.
  • Fixation visuelle. La proie en vue, le chien la fixe, en posture haute ou basse selon la nĂ©cessitĂ© de se cacher. Transposable au travail Ă  la balle.
  • Traque. Il s’approche Ă  distance d’attaque, alternant l’affĂ»t et le rampĂ©, sans se faire remarquer. Transposable au pistage ou Ă  la recherche, en interdisant toute phase de mise Ă  mort.
  • Poursuite. Une fois Ă  distance, il attend que la proie lui tourne le dos, car il attaque rarement de face, puis il la poursuit Ă  toute vitesse et gĂ©nĂ©ralement en silence. C’est exactement ce que vous voyez avec un chat : tant qu’il ne bouge pas, le chien avance doucement ; dĂšs qu’il bouge, ça part.
  • Capture. La poursuite ne peut pas durer : le chien harcĂšle et mord au jarret pour handicaper, ou bondit Ă  pattes jointes sur une petite proie pour l’immobiliser. Vous le voyez sur les jouets au sol, ou sur la plage oĂč beaucoup de chiens appuient des antĂ©rieurs sur le sable.
  • Mise Ă  mort. Morsure au museau des grands herbivores, morsure au cou ou Ă  la jugulaire, morsure Ă  la nuque accompagnĂ©e de secouements. C’est la sĂ©quence Ă  bloquer absolument sur du vivant.
  • Transport et rapport. Les petites proies sont apportĂ©es dans un lieu de confort. C’est le chien de chasse qui rapporte le gibier.
  • Recouvrement. Ce qui ne peut ĂȘtre emportĂ© est recouvert ou enterrĂ© pour plus tard : c’est l’os enterrĂ© dans le jardin, le grattage dans le bac Ă  fleurs.
  • Dissection. Comportement du loup : la proie est Ă©ventrĂ©e avant d’ĂȘtre mangĂ©e. Les chiens le simulent en secouant un jouet ou une corde dans tous les sens, sans manger ensuite.
  • Ingestion. Tous les chiens l’ont, sinon ils ne mangeraient pas, mais elle relĂšve du comportement alimentaire et non plus de la chasse.

Le signal d’alerte à retenir : un chien qui secoue son jouet, son panier ou sa couverture dans tous les sens vous dit qu’il a un patron moteur à assouvir.

Les patrons moteurs dans l’éducation

Le principe : offrir, puis séquencer

C’est sans doute ce qui fera la diffĂ©rence entre vous et les autres. La dĂ©marche tient en deux temps : offrir au chien un moment oĂč il peut assouvir sa pulsion, puis lui apprendre que cette sĂ©quence peut ĂȘtre coupĂ©e.

Prenez un chien dont le patron moteur “morsure” a Ă©tĂ© mis en avant par la gĂ©nĂ©tique. Il a un besoin de mastication plus fort que les autres, et il faut le lui offrir : un sport de mordant bien conduit, des jeux de tirage Ă  la corde, ou simplement une rĂ©compense au boudin plutĂŽt qu’à la friandise. Le secret, sur un malinois par exemple, est de reconnaĂźtre vite ce besoin de dĂ©charger : on arrĂȘte la friandise, on sort le boudin, cinq secondes de jeu Ă  chaque bonne action, et la vie reprend. C’est ainsi qu’on fabrique des chiens stables.

Point capital Ă  Ă©noncer clairement : la prĂ©dation n’a rien Ă  voir avec l’agressivitĂ©. Dire qu’un chien a besoin de mordre veut dire mordre une matiĂšre, pas un ĂȘtre vivant, et ne dit rien de son agressivitĂ©.

Sur ces chiens, il faut ensuite travailler le on/off : faire monter trĂšs haut en intensitĂ©, puis apprendre Ă  redescendre trĂšs vite. C’est de l’éducation pure. Sans cela, le besoin non assoutivĂ© produit un chien instable, qui accumule les erreurs, se socialise mal, et finit par dĂ©velopper de vrais comportements dĂ©viants.

Le chien de chasse et le rappel

L’application la plus frĂ©quente. N’espĂ©rez pas apprendre le rappel Ă  un chien qui a besoin de pister et qui ne piste jamais.

Mettez en place un apprentissage du pistage, dans un cadre créé artificiellement et contrĂŽlĂ©, une Ă  trois fois par semaine selon ses besoins. Le chien Ă©vacue, il est heureux, il est stable. Et surtout, comme vous lui avez montrĂ© quand il a le droit, il devient capable de comprendre quand il ne l’a pas.

Facilitez-lui la lecture : un collier diffĂ©rent, une longe ou un harnais pour les sĂ©ances de pistage, un collier ordinaire pour la balade. Pendant la balade, vous interdisez systĂ©matiquement la sĂ©quence, et c’est lĂ  que le rappel devient enseignable.

Le mĂȘme raisonnement s’applique Ă  la poursuite. Un chien de chasse peut prendre en poursuite une balle : plus elle va vite, plus il la prend, et il est bien en phase de prĂ©dation. Vous pouvez alors sĂ©quencer : on envoie, “pas bouger”, on renonce ; on envoie, on rappelle avant qu’il n’atteigne sa cible. Le chien garde le plaisir et apprend qu’il y a des moments oĂč on peut et des moments oĂč on ne peut pas.

Le principe vaut pour les chiens de garde, les bergers, les molosses, et pour tous les chiens qui poursuivent vélos, joggeurs ou personnes en mouvement : on recrée des situations de poursuite pour séquencer.

Le jouet de dérivation

Vous jouez Ă  la corde, “pas bouger”, puis “va”, et vous lui laissez : il “tue” sa corde. C’est un jouet de dĂ©rivation : avec cet objet-lĂ , tu as le droit Ă  ta mise Ă  mort, tu peux le secouer dans tous les sens, Ă  condition de savoir me le rendre quand je le demande et de savoir ne pas y aller quand je le dis.

MĂȘme logique pour le recouvrement : cachez son jouet avec une odeur, faites-le renifler et creuser. C’est du pistage, de la recherche, du grattage assouvi, puis du rapport d’objet quand il vous le ramĂšne. Vous pouvez mĂȘme lui apprendre un ordre “gratte”, qui devient un exutoire Ă  la pression via un comportement naturel.

C’est pourquoi ceux qui dĂ©crĂštent qu’on ne doit jamais jouer Ă  la balle, jamais Ă  la corde, jamais Ă  rien, sont dangereux : ils vous retirent tous les moyens de rendre le chien heureux en assouvissant un besoin innĂ© sans jamais faire prendre de risque Ă  personne.

Identifier, puis vérifier la sustentation

La mĂ©thode, Ă  appliquer sur chaque chien que vous rĂ©cupĂ©rez : identifiez ses patrons moteurs, puis demandez-vous s’ils sont sustentĂ©s dans sa vie quotidienne.

Beaucoup le sont, et c’est trĂšs bien. Certains chiens adorent renifler et farfouiller, mais leur sĂ©quence est coupĂ©e assez court, gĂ©nĂ©tiquement et par leur socialisation, pour qu’un tour du pĂątĂ© de maisons avec toutes les odeurs des poteaux suffise Ă  leur bonheur, sans jamais leur donner envie de suivre une piste jusqu’à un appartement.

À l’inverse, certains chiens ont l’alimentation comme patron moteur dominant, au point de fuguer pour ça. Avec eux, on travaille le “pas touchĂ©â€, le “non” et un cadre de vie, ce qui rĂšgle le vol ; et on rĂ©compense Ă  la nourriture, puisqu’elle est plus forte que tout, en rarĂ©fiant les moments pour bien choisir la sĂ©quence Ă  renforcer.

Retenez la rĂšgle gĂ©nĂ©rale : chaque rĂ©compense et chaque activitĂ© trouve son sens selon le chien en face de vous. Si vous vouliez travailler au boudin et que ça ne lui convient pas, changez. L’inverse est tout aussi vrai.

Les chiens de travail sans travail

Bergers australiens et border collies

Ce sont les cas les plus frĂ©quents aujourd’hui. Des chiens de troupeau, devenus des chiens de compagnie Ă  la mode, alors que le troupeau reste ancrĂ© dans leur patrimoine gĂ©nĂ©tique et qu’il est difficilement accessible, en ville notamment.

L’erreur classique du propriĂ©taire dĂ©sespĂ©rĂ© : “je le fais courir 40 km par jour, on fait du vĂ©lo, et il continue Ă  me mordiller les chaussures en rentrant”. C’est normal. Quand un chien court, il ne pense pas. Vous ne l’épuisez pas, vous le rendez ultra-endurant : lĂ  oĂč 5 km suffisaient il y a six mois, il en faut 40 aujourd’hui et il en faudra 50 demain, jusqu’à ce que vous ne suiviez plus.

L’alternative accessible est le trayball. Version simplifiĂ©e : de gros ballons, idĂ©alement des ballons de yoga, que le chien doit rassembler et diriger vers un but, pendant que vous le guidez Ă  la voix (Ă  gauche, Ă  droite, ralentir, recule, repasse derriĂšre, avance). C’est exactement le travail de troupeau, transposĂ©.

Et cela n’exige ni club, ni compĂ©tition, ni matĂ©riel : on commence avec un ou deux ballons dans le salon des clients, on apprend Ă  passer derriĂšre, Ă  pousser de la tĂȘte sans mordre, puis on sort dans un espace vert. Cela ne remplace pas le cadre Ă©ducatif, mais cela rĂ©duit d’un coup les poursuites de vĂ©los et de joggeurs, et le troupautage des humains, trĂšs frĂ©quent chez les borders.

La prĂ©dation sur l’humain

Le cas le plus grave : moto, voiture, camion, joggeur, vélo, planche à roulettes, ou pire, les enfants.

Sur les enfants du foyer, la position est claire : il faut replacer le chien. Non parce que le problùme serait insoluble, mais parce que le risque pris par l’enfant est inacceptable.

Hors du foyer, la mĂ©thode est progressive. On ne commence jamais par le stimulus rĂ©el. On travaille d’abord sur les balles, les ballons, les frisbees, le boudin ; on peut faire rouler un vĂ©lo avec un appĂąt au bout. On stimule le patron moteur sur un support neutre et on sĂ©quence. Ce n’est qu’ensuite qu’on envisage de rĂ©immerger le chien dans un environnement oĂč il y a des enfants, systĂ©matiquement muselĂ© et en longe, parce qu’on ne fait courir de risque Ă  personne.

MĂȘme chose pour les voitures : on passe par tout le reste, on installe les ordres essentiels (le “pas bouger”, le “reste”, le “au pied”), puis on dĂ©sensibilise en demandant Ă  quelqu’un de rouler trĂšs lentement pendant que vous marchez puis courez Ă  cĂŽtĂ©. Le chien ayant compris le sĂ©quençage, vous disposez de mots et d’actions pour casser la sĂ©quence s’il dĂ©cide de partir.

Peut-on éteindre le comportement ?

Oui, dans la trĂšs grande majoritĂ© des cas, et il faut le dire fermement : l’euthanasie est aujourd’hui proposĂ©e beaucoup trop facilement.

Si le chien en est restĂ© Ă  la fixation et Ă  la poursuite sans jamais passer Ă  l’acte, cela se rĂ©cupĂšre Ă©videmment. S’il est passĂ© Ă  l’acte, sachez d’abord qu’un chien qui tue un humain est extrĂȘmement rare, et que c’est plus frĂ©quent sur d’autres animaux (lapin, chat).

À l’extĂ©rieur du foyer, le contrĂŽle du comportement est presque toujours atteignable. ContrĂŽle, et pas amitiĂ© : un chien qui a tuĂ© des chats ne deviendra pas ami avec les chats et gardera l’envie d’y aller. Mais on peut lui faire comprendre que partir est une trĂšs mauvaise idĂ©e au regard de ce que vous mettrez en place.

Cela suppose trois choses simultanĂ©ment. Assouvir ses besoins, Ă  haut niveau : pistage ou recherche sĂ©rieux, chasse Ă  la balle ou au boudin avec un plaisir rĂ©el, celui du chien qui en pleure quand vous sortez le jouet. Poser un dressage de haut niveau sur le “reste”, le “au pied”, le “pas bouger”, sans laisser la moindre place au doute. Et sĂ©curiser : apprentissage de la museliĂšre, chien non dĂ©tachĂ©, travail Ă  la longe avec toutes les prĂ©cautions (attention, avec dix mĂštres d’élan, un chien multiplie par dix son poids Ă  l’arrivĂ©e).

Enfin, si les maßtres ne seront manifestement pas au niveau pour ce travail trÚs technique, trouvez-leur une activité de dérivation physique compatible avec un chien tenu : canicross, cani-VTT, et tout ce qui combine dépense physique et dépense mentale. On obtient alors un chien qui ne présente plus de danger, et qui continue à vivre heureux.

C’est lĂ  que le chapitre prend tout son sens. Beaucoup de chiens sont devenus rĂ©sistants aux techniques classiques ; il faudra inventer des exercices et des activitĂ©s. Les patrons moteurs sont la matiĂšre premiĂšre de cette invention.