Le chapitre le plus technique de la formation, et celui sur lequel l’avertissement est le plus net : on ne se lance jamais sur du chien réactif sans formation pratique. Ce qui suit donne les lignes directrices, la méthode d’analyse et le mode de raisonnement ; les détails qui font la différence se voient sur le terrain.
L’importance de la génétique et de la socialisation
Les proportions sont les mêmes que partout ailleurs : 20 % de génétique, 80 % de socialisation.
Parmi les causes possibles, la génétique vient donc en premier facteur. Vient ensuite le non-respect de certains patrons moteurs, qui produit des comportements déviants, et c’est un cheminement qu’il faut connaître par cœur parce qu’il est très fréquent :
Un chien parfaitement stable mais très dynamique a des patrons moteurs très marqués (prédation, besoin de mastication, de rapporter). Ces besoins ne sont pas assouvis. Apparaissent alors des comportements gênants, des mordillements par exemple. Les techniques classiques contre le mordillement ne fonctionnent pas, puisque la cause est ailleurs. Les propriétaires râlent, n’arrivent plus à ignorer, deviennent un peu brusques dans le “non”. Or le chiot ne se contrôle plus quand il fait ça : on n’est plus dans l’apprentissage de base. Il perçoit alors une violence dont la mesure n’est pas l’intensité du geste, une petite tape, une prise par le cou, mais l’intention. Il en conclut que ses maîtres ne sont pas fiables, il s’enfonce, puis il répond : il mordille deux, trois fois plus fort, jusqu’au jour où il mord. Et une aversion pour l’humain s’installe.
On part d’un chiot parfaitement stable, on finit sur un chien réactif à l’humain. D’où la nécessité d’une culture canine suffisante pour poser un diagnostic : problème d’autocontrôle, problème à l’élevage, problème de départ, ou besoins fondamentaux non couverts ?
Vient ensuite le placement hiérarchique, et il faut bien voir qu’il joue dans les deux sens. Des prérogatives trop importantes sur un chien qui ne peut pas les assumer produisent de la réactivité. Mais des prérogatives trop importantes sur un chien qui, lui, est capable de les assumer en produisent aussi : si le message est “c’est toi qui gères la maison parce que nous n’en sommes pas capables”, il accepte la responsabilité, il décide, et il se montre offensif avec les humains pour défendre sa meute. Le résultat est le même, la morsure, mais les deux cas ne se traitent pas de la même façon.
Restent les traumatismes : un coup de pied d’un passant, un joggeur sur lequel un chiot sans rappel est parti. Le traumatisme s’intègre et l’humain devient dangereux. Et enfin la maladie, rare sur ce sujet, mais possible : une tumeur cérébrale peut expliquer une réactivité.
Analyse des grognements et des morsures
Avant toute chose : très souvent, ce n’est pas de la réactivité. Il faut donc savoir lire ce que vous avez devant vous.
Les grognements tolérables. Le grognement de jeu, qui ne s’accompagne d’aucune action offensive. Et le grognement de malaise, d’inconfort ou de douleur : le chien a mal et vous prévient qu’il pourrait mordre. C’est légitime, nous avons nous aussi des gestes brusques quand nous souffrons. Petite parenthèse qui découle directement de ce point : l’apprentissage positif de la muselière permet de soigner un chien en sécurité, donc de ne pas se faire mordre bêtement et de ne pas abîmer la relation.
Le grognement intolérable, celui de menace : “ça, non, maintenant tu recules”. Le chien installé sur le canapé qui grogne quand vous voulez vous asseoir en est l’exemple type. Certains y voient un chien qui ne veut pas être dérangé. La position ici est claire : cela ne se tolère pas, il descend. Et si le chien est trop à cheval là-dessus, on lui interdit le canapé.
Non pour être un chef tout-puissant, ce qui n’a aucun intérêt, mais parce qu’il suffit d’un enfant qui passe devant le canapé en jouant : morsure, chien euthanasié, enfant à l’hôpital, tout le monde malheureux. C’est de sa sécurité à lui qu’on parle. À l’inverse, sur un chien que cela n’intéresse pas, le canapé peut parfaitement être autorisé : on s’adapte au tempérament.
Deux registres de grognement, à distinguer absolument. Le grognement haut, avec la gueule, annonce lui aussi une possible morsure, mais à une intensité un cran en dessous. Le grognement bas, qui vient de l’estomac, veut dire danger : ce chien est vraiment fâché et il ira au carton, avec toute la puissance.
Trois types de morsure. La morsure défensive : le chien se sort d’une situation, c’est le fameux “fixe, fuit, mord”, il mord en dernier recours quand la fuite échoue. La morsure redirigée : il mord pour évacuer une pression, sans aucune intention de blesser, il ne se contrôle simplement plus. Et la morsure d’intention : le chien décide. Il n’est pas acculé, il n’a pas peur, il part de l’avant pour éliminer ce qu’il considère comme une menace, et le simple fait qu’il avance montre que cette menace ne l’effraie pas. On est là sur des chiens à fort tempérament, affirmés.
Défensive et intentionnelle se travaillent de façons complètement différentes, jusque dans l’approche.
Quand le doute persiste, et c’est fréquent, il faut faire mordre le chien, avec un matériel de rééducation adapté, une manchette spécialisée. Ce que vous cherchez : mord-il en restant fixé, avec l’avant de la gueule et les incisives, à pleine gueule, cherche-t-il à déchiqueter en bougeant la tête, ou fait-il la démarche sans mordre et recule-t-il aussitôt ? Chacune de ces indications ouvre une voie de travail différente. Si vous êtes sûr de votre lecture sans en passer par là, vous pouvez évidemment vous en dispenser.
Enfin, une question décisive : quelles conséquences la morsure a-t-elle eues pour le chien ? En a-t-il tiré un bénéfice ? Si oui, dans beaucoup de cas il devra remordre, parce qu’il faut le faire perdre. Un chien qui a peur de l’humain, qui mord, et devant qui l’humain dégage, a inscrit que mordre fonctionne. La seule façon d’inverser est de le faire mordre et de ne pas bouger, voire d’avancer. La muselière permet une variante : il aura l’impression de mordre, il reculera, et l’effet sera le même.
Tout cela se lit dans un ensemble : taille de la pupille, position du corps, position de la queue, démarche, façon d’approcher, façon de se tenir, pilosité, mimiques faciales.
Les questions à se poser
L’environnement et les prérogatives. Y a-t-il des enfants ? Comment le chien vit-il ? Quelles prérogatives a-t-il ? S’il faut lui en retirer, attention : un chien très dominant peut refuser qu’on les lui retire, et il faut donc le faire intelligemment tout en sécurisant l’entourage.
La question la plus importante : les clients ont-ils peur de leur chien ? La réponse conditionne tout. Si au moins une personne du foyer n’a pas peur, vous pouvez entamer une rééducation. Si tout le foyer a peur, toute rééducation sera extrêmement compliquée à mettre en place.
Et c’est ici qu’un vrai cas de conscience se pose. Si les gens sont déterminés et capables de surmonter leur peur, c’est votre travail de les y amener, et la rééducation est possible. Si vous sentez qu’ils vous ont fait venir presque pour rien, pour obtenir la validation d’un abandon parce qu’ils n’en peuvent plus, alors plutôt que de vous acharner, votre travail est de dire qu’il faut chercher une solution de replacement.
Ce replacement doit se décider avant les dégâts, jamais après. Après, on est dans l’urgence et on fait n’importe quoi. Avant, on peut poser des règles qui sécurisent le foyer et prendre le temps de trouver une famille ou une personne adaptée à ce chien, quitte à ce que vous accompagniez le chien et poursuiviez le travail.
Le cas de l’enfant. Un chien réactif ou prédateur sur l’enfant du foyer : est-ce que cela peut techniquement se travailler ? Oui. Est-ce qu’on doit le travailler dans ce foyer ? Non. Parce que cela reviendrait à faire prendre des risques à un enfant qui n’a rien demandé, et cela ne se fait pas. On sécurise immédiatement, on replace, et on rééduque dans un cadre sûr.
Les préalables administratifs et sanitaires. Avant de travailler un chien réactif à l’humain : vaccination à jour, en particulier contre la rage, assurance responsabilité civile, et permis de détention pour un chien catégorisé. Si ce n’est pas fait, on demande la mise à jour et on travaille ensuite. En cas de morsure, un doute sur la rage n’a rien d’amusant.
Le chien est-il connecté à son maître ? Cela se voit précisément au moment où vous entrez dans sa zone de confort, là où il est gêné. Sa première réaction sera son mode de communication habituel. Ce qui compte, c’est ce qu’il fait quand ce mode ne marche pas : soit il ne s’intéresse qu’à vous, et alors il y a un problème avec le maître, qui n’est pas son maître ; soit il se retourne vers son maître pour chercher une réponse, et il y a bien une connexion. Quand la connexion existe, cela va généralement plus vite, parce que le travail porte alors sur le maître : ses messages, son comportement, sa posture, et jusqu’à sa façon de respirer.
Quel protocole ?
Détruire les certitudes du chien. C’est le premier objectif. Prenons le chien habitué à ce que gueuler fasse reculer les gens. On le muselle, on le met en laisse, son propriétaire le tient. Vous arrivez, vous dites bonjour au propriétaire, le chien à côté hurle, fait des bonds, fait ce qu’il veut : vous ne le regardez même pas, vous ne bougez pas, vous discutez normalement. Vous venez de gagner la première bataille psychologique : les techniques qui marchent d’habitude ne marchent pas avec vous.
Reprendre la légitimité, puis marcher. Vous récupérez la laisse, le chien s’agite deux minutes, et surtout vous marchez. Vous lancez un travail de marche en laisse : je vais à gauche, tu vas à gauche ; à droite, tu vas à droite. On casse d’abord le lien avec le maître, on prend le relais. La première légitimité est de ne pas avoir reculé ; la seconde est cette marche. Souvent, l’impact psychologique est tel que le chien se détend et se met à réfléchir : peut-être que les humains ne sont pas dangereux. C’est l’amorce du travail.
Beaucoup de chiens réactifs ont surtout des maîtres qui ne sont pas encore des leaders. Ces chiens-là demandent à tomber sur un leader, et cela va généralement assez vite.
Les variantes selon le chien. Sur un chien qui se laisse mal récupérer, demandez au maître de marcher et de vous passer la laisse par derrière, sans que le chien s’en rende compte. Sur un chien inapprochable en laisse, qui sauterait dans tous les sens pendant un temps indéfini, ce ne serait pas du travail de qualité : passez au point fixe. Attachez le chien, et travaillez de là. C’est là que se fait le travail à la manchette s’il est nécessaire, et les phases d’approche dans la zone de confort hors présence du maître, pour savoir si le problème vient du maître ou du chien. C’est là aussi qu’avec une longe et une laisse de l’autre côté vous pourrez faire des manipulations et observer.
Les approches, et ce qu’elles disent. Vos postures sont une communication, et c’est même la principale. Avancer droit sur un chien est une approche déterminée, qui peut être perçue comme menaçante, dans un sens comme dans l’autre. Approcher en arc de cercle, sur le côté, est une approche tranquille : je ne cherche pas d’histoire.
Sachez lire les mêmes signaux chez le chien. Un chien qui vous contourne complètement en arc de cercle cherche un angle d’attaque. Un chien qui avance en boucles est en mode chasse : il prédate, et il va vous prendre. C’est rare en séance avec un propriétaire, cela peut arriver dans la vie courante.
Quand vous approchez un chien attaché à un point fixe, n’y allez donc jamais de face : marchez, faites tranquillement le tour, entrez dans la zone de longe sans vous soucier du chien. Le message est “je ne suis pas dangereux, tu n’as pas besoin de réagir”. Et vous verrez vite s’il prolonge sa ligne de rupture pour vous faire sortir, ou s’il vous laisse entrer, passer à côté, sans vous prêter attention. Ce sont des indications sur son tempérament.
Les contacts. Caresse sur les flancs ou les joues : validation d’un comportement. Caresse sur la ligne du dessus : dominance. Caresse appuyée sur la tête : dominance renforcée, mais pas seulement. Sur un chien qui a trop de prérogatives et qui ne veut pas gérer tout cela, la main posée et la caresse appuyée disent : “tu peux t’arrêter, je suis là, je m’occupe de tout, calme-toi”. On ne passe plus par un rapport dominant-dominé, on passe à “je suis là pour t’aider et je te rassure parce que je sais ce que je fais”. Toute la réactivité se travaille dans cette connexion.
Caresse sous la gorge et sur le poitrail : censée valoriser, mais à manier avec prudence, et seulement si le chien la comprend. Une pression sur la poitrine suivie d’un relâchement met le chien sur les starting-blocks et peut déclencher le départ.
Les pièges d’expérience, qui expliquent pourquoi la pratique est indispensable. Caressez la gorge d’un chien qui a porté un collier électrique : il vous mord immédiatement, parce que cet endroit signifie décharge. Touchez un chien travaillé n’importe comment au collier étrangleur ou à pointes : il part, parce que cette zone est celle de la compression. Ce ne sont pas les mêmes gestes pour lui que pour vous.
Ce qu’on ne fait pas. Pas de collier électrique pour sanctionner un chien qui part sur un humain. Pas de détournement d’attention : le jour où vous ne pourrez plus détourner, il repartira sur l’humain. En revanche, il est possible de lancer une phase de jeu avant que le chien ait vu l’humain cobaye, ce qui n’est plus du détournement. Et il est possible de lui interdire d’y aller, puis de le récompenser au moment où il n’y va plus : là, on inverse la tendance.
Un dernier mot sur la limite de l’exercice théorique. La théorie procède par schémas : dans ce cas, il se passe cela. Or le chien apprend de ses expériences, et certaines sortent de l’ordinaire : vous rencontrerez des comportements qui ne sont pas ceux du manuel. Restez éveillé.
Et il reste un handicap que rien n’efface : la gestion de vos propres émotions. Vous pouvez cacher votre visage, sourire, ne pas montrer votre peur. Vous ne pouvez pas cacher votre odeur. Si vous avez peur en souriant, le chien le saura.
Sur de l’éducation vraiment basique, cette formation théorique peut suffire à quelqu’un qui a déjà un peu l’habitude. Sur les phobies, les réactivités et les troubles du comportement, une formation pratique est indispensable.